Zero Theorem et le néant de nos existences

Synopsis 

Londres, dans un avenir proche. Les avancées technologiques ont placé le monde sous la surveillance d’une autorité invisible et toute-puissante : Management. Qohen Leth, génie de l’informatique, vit en reclus dans une chapelle abandonnée où il attend désespérément l’appel téléphonique qui lui apportera les réponses à toutes les questions qu’il se pose. Management le fait travailler sur un projet secret visant à décrypter le but de l’Existence – ou son absence de finalité – une bonne fois pour toutes. La solitude de Qohen est interrompue par les visites des émissaires de Management : Bob, le fils prodige de Management et Bainsley, une jeune femme mystérieuse qui tente de le séduire.

Critique 

Zero Theorem est une œuvre à la fois simpliste et complexe, inquiète et angoissante, dépeignant à gros traits la dépersonnalisation de nos existences. Tout comme Fight Club à sa sortie, beaucoup passeront à côté et devront reconnaître bien plus tard - du moins on l'espère - avec un peu de recul, la déconcertante vision de Terry Gilliam. Il est vrai que par beaucoup d'aspects le dernier film de l'ex Monthy Python ressemble à son Brazil de 1985 mais en réactualisant les critiques d'un système aujourd'hui replié sur ses défaillances et rongé de l'intérieur par son manque cruel d'audace politique, la putrescence se fait sentir au-delà du film et dans notre quotidien...

Derrière les façades colorées, les personnages excentriques, les décors esthétisants, il transparaît toujours dans les œuvres de Gilliam, la noirceur, l'angoisse et la dystopie. Il nous propose une lecture non pas futuriste de nos sociétés mais quasi-contemporaine, transformant simplement le cadre et recréant un univers bariolé, caricaturé, en somme une hyperbole de notre contexte actuel. Tout comme dans Brazil (1985), le réalisateur se focalise sur les aberrations chroniques des organisations, pourtant et malgré les critiques, il ne s'agit pas exactement du même film, car si en 1985 Gilliam prophétisait une lente déshumanisation de la société, il transmet aujourd'hui l'angoisse d'un monde bien actuel.

Le registre de l'absurde est toujours extrêmement efficace pour mettre en exergue les incongruités du quotidien et on sent bien le souffle de Kafka à tous les coins de la narration. En désacralisant les icônes et les objets de convoitise, en s'amusant à faire bégayer les refrains monotones, en ridiculisant nos façons de produire, de nous déplacer, de penser, d'aimer... nous mettons le doigt sur le sens même de notre existence. Gilliam prend un malin plaisir à représenter l'abstraction totale de notre modèle économique, à coups de formules mathématiques complexes, de petits cubes s'encastrant dans d'autres pour faire baisser le chômage ou relever la croissance et faire s'effondrer d'autres petits cubes... Tout cela n'a aucun sens et l'humain semble totalement coupé de ce qu'il produit, complètement déresponsabilisé, acteur malgré lui d'une réalité dont il s'est exclut et qui se délite à chacun de ses pas, poursuivit par une publicité omniprésente qui le suit à la trace, le harcèle et vient combler sa solitude.

Dans une ville surpeuplée et pourtant ultra-individualisée où les voitures monoplaces emmènent les travailleurs pressés dans des espaces de travail clos et séparés, Qohen Leth résout des énigmes devant un écran, pressant divers boutons afin de manier des formes géométriques diverses ayant des impacts sur l'économie réelle. Étrangement ces scènes où les agents économiques s'ébattent devant des lignes de chiffres dans une sorte d'euphorie ésotérique rappellent les salles de bourse, où traders influent sur l'espèce humaine en trafiquant des données et des objets dématérialisés dont personne ne comprend la signification, pas même les gourous de l'économie.

Ainsi l'existence des travailleurs est réduite elle-même en une sorte d'abstraction où le vide de leur existence est comblé par le vide de leurs actions. Et pour chef d'entreprise suprême, sorte de despote usant du culte de la personnalité, entrepreneur mystifié, demi-dieu de l'informatique, un homme tout puissant nommé MANAGEMENT. Quelle drôle de farce que nous joue Gilliam en résumant la figure de l'autorité à une méthode de gestion à la fois cartésienne et irrationnelle, où les individus sont réduis à de simples éléments interchangeables dont l'existence doit être disciplinée sous le joug d'une logique productiviste.

Le comble de cette farce est que Qohen se doit de résoudre l'énigme la plus complexe jamais confiée, le Zero Theorem, prouvant que 0 = 100%, que la raison de notre existence n'a aucun sens et que l'ordre n'est qu'un produit hasardeux du chaos. Il s'acharne donc à trouver un sens à sa vie, en devant prouver que sa vie n'en a pas... Paradoxe amusant mais quelque peu troublant lorsqu'on transpose cette réflexion à notre propre existence, réduisant notre quotidien à un travail finalement abstrait, dont le résultat final nous échappe en grande partie.

Enfermé dans la solitude et l'angoisse permanente de rater l'appel qui lui révélera la raison et le sens de sa vie, Qohen se laisse tenter un temps par la beauté surnaturelle d'une Mélanie Thierry brillante et absolument somptueuse. Se refusant l'amour car absorbé par la nécessité abstruse de trouver un sens à son existence, il oublie finalement de vivre, angoissé par les impératifs socio-économiques qui placent l'humain en dehors de sa propre vie, oubliant l'amour et les plaisirs simples réduis à des simulations virtuelles.

Certes Terry Gilliam revient sur ses thèmes de prédilection, ne réinvente pas vraiment son cinéma, applique les mêmes recettes (tout comme Wes Anderson et personne ne lui fait un procès) et pourtant il propose de très nombreuses pistes de réflexion sur un monde imaginaire qui ressemble étrangement au notre.

Retour à l'accueil