Winter Sleep : Scolastique au coin du feu

Synopsis

Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements...

Critique

Récompensé par le titre suprême cette année à Cannes, Winter Sleep est le le septième long métrage du réalisateur turc, déjà gratifié à plusieurs reprises sur la croisette, notamment de deux grands prix du jury (Il était une fois en Anatolie et Uzak), mais aussi par un prix spécial du jury avec Les Climats, Nuri Bilge Ceylan était un candidat sérieux à la palme, attendu et habitué du tapis rouge. Déjà pourvu d'un palmarès cannois très florissant, honoré par un carrosse d'or en 2012 pour l'ensemble de sa carrière, Jane Campion, (elle-même récompensée par la quinzaine du même titre en 2013) et son jury n'ont pas rompu avec l'académisme et la cooptation qui caractérise si bien le festival le plus prestigieux au monde, mais il faudrait être de bien mauvaise foi pour ne pas reconnaître en Winter Sleep, une certaine audace intellectuelle que l'on ne trouve que dans les plus grands films.

Optant pour la poésie mélancolique des sublimes paysages d'Anatolie, Ceylan échafaude son scénario à travers de longs dialogues vertigineux, questionnant dans l'intimité des habitats troglodytes, des sujets aux dimensions individuelles et universelles, à l'image d'un décor spacieux, infini, isolé où les âmes esseulées se replient dans les interstices de la terre, paradoxalement confinées dans la grandeur des steppes. Déconstruisant l'intellectualisme, le soumettant à sa propre morale et sa condescendance, torturant son protagoniste, anachorète et intellectuel reclu, retiré du monde, dans une tour d’ivoire, à l'abri du monde et des vicissitudes, juge pathétique et défendeur de la bonne conscience derrière la vitre hermétique des commodités et de l'éducation bourgeoise, Ceylan n'est pas tendre avec ceux qui prônent la bonne morale et parlent avec aplomb de ce qu'ils ne connaissent pas.

Aydin est un homme très cultivé, habile orateur, il passe des heures dans son bureau à rédiger des articles pour lui-même et quelques lecteurs de la région. Persuadé de ses bonnes intentions, de sa bonne morale et du sens des valeurs, il prodigue avec éloquence des conseils avisés à ses pairs et ceux qui l'entourent. Derrière cette figure bien connue, de l'universitaire, du politicien, de l'écrivain et plus généralement de l'érudit, Ceylan fait trembler les bases d'une classe dominante, incapable de remise en question, d'empathie et de distanciation pour comprendre le monde. L'académisme et la science apparaissent comme des prisons dorées, où la culture est une arme confortant un système social inégalitaire et justifiant une forme de violence symbolique, une soumission de fait, héréditaire et qui semble alors naturelle. S'adressant au public qu'il critique et peut-être aussi à lui-même, le réalisateur turc accomplit un tour de force à coups tranchants de dialectique et de joutes verbales.

Dans un premier temps confronté à la précarité de ses locataires, Aydin se persuade d'être miséricordieux et ne parvient pas, de par sa condition privilégiée, à faire preuve de réalisme et de relativisme, se croyant dans son bon droit, puisque pourvu d'un sens moral infaillible, il conçoit le problème comme une chose simple qu'il est bon de déléguer à des subalternes. En antihéros méprisable, le spectateur aura tantôt du dégoût tantôt de la pitié pour un personnage qui persiste à se perdre dans un monde qui s'effrite.

Il doit ensuite faire face à une crise au sein même de sa famille. Poussé dans ses retranchements par une sœur à l’esprit dissident, Aydin devient esclave d'une pensée unique et cloisonnée, puis tyran dans son propre foyer, s'érigeant en juge avide de contrôle, car étant prédestiné comme apôtre de la bonne conscience. Critiquant la rigidité intellectuelle de la religion, il fait preuve des mêmes déboires et use de mêmes mécanismes rhétoriques qu'il rejette pour défendre un discours qu'il conçoit comme bon et inaltérable.

Bien au-delà du cas particulier, Ceylan nous questionne sur nos propres garde-fous, sur la légitimité de nos modes de pensée, aussi bien dans l'intimité, dans la manière dont nous éduquons un enfant, dans la façon dont nous partageons notre vie de couple, mais aussi plus généralement sur la conception subjective du bien, de la morale, de la justice et de la conscience. C'est d'autant plus flagrant dans un monde où le monopole de l'information est détenu par une caste minoritaire, gardienne de "la bonne conscience" selon des intérêts tout à fait personnels et visant à conserver des privilèges et légitimer une forme d'injustice.

Le personnage de Nihal, interprétée par Melisa Sözen, jeune femme empathique, philanthrope et solidaire est peut-être encore plus malmenée par Ceylan car il parvient à décrypter l'hypocrisie et la vacuité de son altruisme. Alors totalement écrasée sous le poids imposant de son mari ; dépendante de son argent, de son point de vue, mal armée pour se défendre face à ses implacables analyses, sa logique, elle vit dans un monde entièrement conçu sur les fondations d'un homme qu'elle a aimé pour ce qu'elle lui reproche d'être aujourd'hui. Alors consciente que sa vie n'est qu'une illusion, une destinée qu'elle ne contrôle pas, la charité est pour elle un exutoire, un passe-temps d'enfant gâtée, dont la démarche est traduite par les pauvres comme une atteinte profonde à leur fierté, un lien inexorable de dépendance et de soumission. Comme l'analysait si bien Marcel Mauss, le don implique avec lui un cadre strict de lois sociales, c'est-à-dire qu'il n'est jamais gratuit et engendre un rouage complexe d'interdépendance et de rapports de force. Un don implique à la fois la morale et un système de valeurs, il est perçu différemment par celui qui reçoit et celui qui donne. Un don qu'on ne peut rembourser, même offert de bon cœur, fabrique une tension entre les personnes qui y sont impliquées. La générosité apparente, la gratuité engendrent tacitement des règles sociales qui obligent à rendre. Et lorsqu'on ne peut rendre, on est placé dans une position d'infériorité par rapport à celui qui a donné.

Inconsciemment Nihal créée un lien de dépendance entre elle et ceux qu'elle aide afin de reprendre une part de contrôle sur sa vie. Il n'y a en fait pas plus de sincérité dans l'altruisme de Nihal que d'abnégation chez Aydin. Cela se constate par le fatalisme dont elle fait preuve, incapable de fuir un cachot dont elle seule a les clés, incapable de témérité, enfermée dans le confort ankylosent de la possession.

Le portrait des personnages de Ceylan est terriblement acerbe, grattant la couche apparente, s'enfonçant dans les tréfonds de leur âme, à l'image de ce travelling au début du film, plongeant sans détour à l'intérieur d'Aydin, le personnage principal. C'est un voyage turbulent et périlleux, un travail exigeant de philosophe, mais aussi d'esthète et de fabuleux conteur du cinéma que nous propose Ceylan, un cinéma mature et accompli, mais peut-être un peu à l'image de ce qu'il déplore ; replié sur lui-même, s'adressant à un public restreint, nécessitant beaucoup de patience. Winter Sleep à l'apanage des grands films parce qu'il exige de son public une profonde remise en question et parvient à s'adresser à l'individu tout en questionnant l'universalité. C'est un film brillant, perspicace, car il fait preuve de sévérité envers ses personnages, son public mais aussi envers lui-même. C'est une remise en question courageuse, car il est parfois plus difficile de défaire les mailles plutôt que de les tisser.

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