The Tribe : L'Amour et la haine, langages universels

Synopsis

Sergey, jeune sourd, entre dans un internat spécialisé et doit subir les rites de la bande qui fait régner son ordre, trafics et prostitution, dans l’école. Il parvient à en gravir les échelons mais tombe amoureux de la jeune Anna, membre de cette tribu, qui vend son corps pour survivre et quitter l’Ukraine. Sergey devra briser les lois de cette hiérarchie sans pitié.

Critique

The Tribe n'a rien d'expérimental en soi, il ne correspond pas à la promesse de singularité que vantent médias et critiques s'étonnant de découvrir la langue des signes au cinéma, mais il fait le choix de mettre son public en position d'inconfort puisque l'effort d'interprétation à fournir laisse place à un imaginaire narratif beaucoup plus développé (pour les spectateurs sourds comme entendants, puisque la langue des signes n'est pas universelle et diffère selon les régions du monde). La mise en scène est assez intelligente pour donner aux corps un langage universel dans lequel tout le monde pourra se reconnaître et trouver des références.

Il faut donc se fier à un certain imaginaire collectif pour décrypter au-delà des mouvements des gestes et des expressions, les conversations et les enjeux de "la tribu". Assez rapidement on se laisse happer dans cet univers silencieux pourtant extrêmement bruyant, dont les plans-séquence délivrent une force cinématographique brute et parfois saisissante.

Slaboshpytskiy reconstitue à l'écran les rituels sacrés qui animent les groupes sociaux, les bandes, il en décompose les règles et les articulations tacites qui créent les rapports de force dans une microsociété autarcique, il en évalue les formes et les structures dans l'espace confiné et les recoins habités de l'internat.

Ascétique et sans détour, le film qui émerveilla la Semaine de la Critique n'est pas un cinéma que l'on peut qualifier d'inventif, mais plutôt d'audacieux. Même s'il semble parfaitement singulier pour un entendant d'observer une bande de jeunes muets dans leur environnement, on ne peut décidément pas s'émerveiller d'un film parce que sa langue nous est étrangère et non traduite. Ce serait là faire une erreur monumentale et qui plus est parfaitement offensante. La force du film est justement de tirer parti des failles linguistiques qui peuvent exister entre des cultures différentes, tout en formant une trame scénaristique cohérente et compréhensible par le jeu des acteurs, leurs attitudes et leurs émotions traduites à l'écran.

On redécouvre alors le langage et ses automatismes, par des attitudes, des attentions et une certaine théâtralisation du corps que la langue des signes met en effet en exergue. The Tribe est un pont entre le monde du bruit et celui du silence.

Certes le réalisateur ukrainien s'efforce d'accentuer les déambulations de ses personnages afin de maintenir une distance déconcertante pour l'observateur, emprisonné dans son habitus et devant décrypter des codes qui ne lui sont pas familiers. De ce fait le film est presque plus proche des Kids de Larry Clark, filmés en tant que tribu et contre-culture, aux codes et aux mœurs moralement condamnés par les instances sociales traditionnelles, que d'un film didactique.

Si le piège est soigneusement contourné, cela ne délégitime en rien la curiosité naturelle qui peut amener à vouloir aller voir le film, mais ses qualités principales se trouvent bien dans sa mise en scène pénétrante, aux lenteurs parfois ankylosantes et à un développement scénaristique un peu chétif, mais le film n'en demeure pas moins une expérience intéressante et déconcertante, surtout lorsqu'il libère froidement la langue commune de l'amour et de la violence...

Retour à l'accueil