The Assassin : Duel intérieur

Synopsis

Chine, IX siècle. Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil.  Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d'éliminer les tyrans.

 

Critique

Après huit ans d'absence au cinéma le cinéaste taïwanais Hou Hsiao-hsien, revient en force avec The Assassin, s'appropriant le  wu xia pian ou "film de chevalier errant", genre narrant la tragédie d'un protagoniste en quête de justice dans le cadre de la Chine antique. Si le courant littéraire (wuxia) apparait dès le Xème siècle, il investira bien d'autres champs artistiques (théâtre, contes, chansons populaires...) jusqu'à connaître une éclatante diffusion par le bief du 7e Art, les années 60-70 marquant l'apogée des productions hongkongaises. L'Âge d'or du wu xia pian dont la société de production Shaw Brothers est le principal moteur, trouve ses racines dans le film de sabre japonais (Les Sept Samouraïs ou Yojimbo de Akira Kurosawa) et déploie un arsenal technique et financier permettant de moderniser les chorégraphies, les scènes de combat devenant plus fluides et s'absolvant des limites physiques. On retiendra d'ailleurs de cette époque le sublime Touch of Zen de King Hu ressorti l'été dernier dans les salles obscures.

L'ouverture en noir et blanc de The Assassin et l'agencement de scènes elliptiques dans un ratio 1.33, annoncent d'emblée le rythme saccadé qui viendra restreindre une mise en scène par un montage soucieux de préserver l'essentiel. C'est d'ailleurs le seul défaut du film ; une forme exiguë venant étrangler la magnificence du projet initial et brouillant la narration au point de laisser le spectateur perplexe à plusieurs moments du film. The Assassin n'est pas un conte, il n'en a ni la carrure, ni l'ambition et se désintéresse totalement de son intrigue. Sa force se concentre avant tout sur l'indéniable poésie qui émerge des mouvements et des gestes, quantifiant le moindre coup de sabre au point de laisser les amateurs de combats épiques sur la touche. Dans cette démarche permanente de concision et d'ascétisme, Hou Hsiao-hsien exhorte du wu xia pian l'aspect héroïque et grandiloquent et privilégie avant tout l'envoûtant lyrisme des grandes tragédies, où les personnages sont sans cesse bousculés dans leurs convictions et leurs idéaux.

Si les duels sont peu nombreux et ne marqueront pas le film par leur abondance, ils sont comme une belle promesse qui se réalise après de longs intervalles et fascinent réellement par leur précision, aiguisant toujours plus la beauté d'un geste vif et imparable. Nie Yinniang, l'ange noir dont la beauté envoûtante n'a d'égal que la dextérité était un rôle taillé sur mesure pour Shu Qi. L'actrice incarne une héroïne fantasmée et ténébreuse à la technique irréprochable, si bien qu'elle mène tous ses combats avec une facilité déconcertante. Puisque ses danses solennelles lui permettent de repousser tous les obstacles, on comprend alors que l'enjeu est moins tangible qu'émotionnelle. Nie Yinniang est invincible, cependant elle est une assassine rongée par le doute et l'amour qu'elle portait jadis à celui qui doit désormais périr sous sa lame. Le combat qu'elle mène ne peut se solder par un duel mais par une épreuve existentielle où la force du choix prime sur le coup de grâce d'une éventuelle joute spectaculaire. 

The Assasin s'il brouille les pistes narratives, se désolidarise également du wu xia traditionnel, ne retenant de ses héros, que la mélancolie qui traverse leur âme et leur corps au point de les faire pénétrer puis disparaître dans le film comme les fantômes du Kwaidan. En filmant le perpétuel mouvement des draps flottant parmi les dorures boisées des palais de l'ère Tang, le cinéaste invoque une imagerie fantastique qui jure parfois avec les films de fantômes japonais (Kwaidan), faisant de son héroïne, un spectre se matérialisant à mesure qu'elle retrouve ses souvenirs et sa compassion. Car constamment Nie Yinniang est confrontée intérieurement à sa double nature ; une machine à tuer dont le regard saisissant rappelle l'instinct naturel du prédateur ainsi que la femme dont les faiblesses conjurent ce visage inflexible pour lui redonner la beauté charnelle de l'humanité.

Le film devient alors une quête du libre arbitre, focalisant toute sa trame et ses dispositifs filmiques sur le doute qui saisit la main vengeresse et l'âme formatée par la condition de son héroïne. La confusion narrative est alors minorée par l'onirisme latent des différents tableaux qui s'entrechoquent dans une orgie de couleurs irriguant le film à mesure que Nie Yinniang comprend par quel chemin elle devra passer pour arriver à la délivrance. Cette façon bien singulière de détourner la tâche initiale du héros meurtrit par le doute, en atténuant l'action pour mieux sublimer les sentiments enfouis, est non sans rappeler le très sous-estimé Only God Forgives de Nicolas Wending Refn. Si le réalisateur danois préférait aux voilages ondulants l'aspect esthétisant des néons de la ville, la mise en scène était également prépondérante dans la concrétisation des émotions à l'écran.   

Plus sensitif toutefois et désireux de montrer le monde comme une caresse défendue (l'héroïne devant parfaire son apprentissage par la redécouverte des sens et de son humanité), The Assassin doit se savourer comme un gage de grand cinéma. Une exigence formelle qui permet de contourner les codes d'un genre bien connu pour densifier ce qui anime depuis toujours la tragédie humaine, soit la force intérieure qui permet de dépasser la fatalité pour enfin outrepasser les structures invisibles qui nous contraignent et nous manipulent.

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