Taxi Teheran, petite radiographie de la société iranienne

Synopsis

Installé au volant de son taxi, Jafar Panahi sillonne les rues animées de Téhéran. Au gré des passagers qui se succèdent et se confient à lui, le réalisateur dresse le portrait de la société iranienne entre rires et émotion...

 

Critique

Taxi Teheran est un film désarticulé, reliant ses saynètes du quotidien par un faux temps réel et des conversations faussement spontanées, qui se déconstruisent puis se recomposent selon les contingences de la route et sous le contrôle discret de la vraie fausse caméra cachée de Jafar Panahi. C'est là une belle tentative de radiographier l'Iran contemporain en nous embarquant dans un petit voyage ethnographique au sein de la société citadine iranienne. Quoi de mieux qu'un taxi, véhicule parfait pour condenser en un temps restreint, un échantillon révélateur des aspirations d'un peuple ?

S'amusant des paradoxes du régime iranien, notamment en introduisant pendant des conversations sur la censure ou la peine de mort, les logos ostensibles de grandes marques américaines, le réalisateur, lui-même victime d'une interdiction de travailler, met en exergue les décalages entre un gouvernement autoritaire et une population qui aspire au modernisme, à l'ouverture culturelle et à une extension de ses libertés individuelles.

Si le film démarre très fort avec une discussion éthique sur la dissuasion par la coercition entre une institutrice aux préoccupations humanistes et un soi-disant voleur à la tire étrangement pro-peine de mort, il s'attache surtout à interroger chaque passager sur leurs contradictions individuelles, partagés entre le désir brûlant d'émancipation et la préservation de préceptes archaïques et liberticides comme argument sécuritaire dont ils sont dépendants. Comble du paradoxe, dans l'odyssée en taxi de Pahani, tout le monde semble pouvoir filmer à l'aide de son téléphone portable ou de sa tablette, mais les réalisateurs eux, sont scrupuleusement surveillés et ne peuvent contourner le règlement imposé par le régime.

Le livreur de film est un médium intéressant puisqu'il représente l'illégalité, contournant la censure pour distribuer à sa manière, un cinéma éclectique dont la population est privée. Pour autant, ce personnage prétendant œuvrer pour le bien commun s'avère rapidement ne pas s’embarrasser de préoccupations éthiques, il est un mercenaire sans cause dont la finalité est purement lucrative.

C'est donc ainsi que Jafar Panahi déconstruit les personnages, les confronte à leurs vices et leurs vertus, dans l'intention de saisir les difficultés d'un possible mouvement insurrectionnel, une vision qui ne s'applique pas seulement à l'Iran, mais bien à l'humanité. La nièce est également un cas de figure intéressant, dont l'étonnante prolixité contraste avec son respect minutieux des règles, quitte à truquer son projet scolaire et, à l'instar des autorités qui la dépassent, maquiller consciencieusement la réalité.

Le réalisateur iranien insiste également sur la stupide dichotomie qui voudrait faire croire que si l'Iran espère un jour s'émanciper c'est en rejoignant le camp du capitalisme sauvage occidental. Il espère une autre voie et tout en taclant soigneusement son gouvernement, il n'aspire pas à rejoindre les rangs dociles de la globalisation, dont l'abrutissement et l'uniformisation culturelle sont des formes d'aliénation tout aussi violentes. Cette préoccupation se relève à plusieurs reprises dans le film, mais se matérialise lorsqu'un étudiant en cinéma prétend consommer des films d'auteurs pour impressionner le réalisateur démasqué, alors qu'il achète habituellement des copies de films hollywoodiens, œuvres assez peu enrichissants et émancipatrices, surtout pour un jeune homme prétendant vouloir faire du cinéma son métier. Double boutade du réalisateur, l'aspirant réalisateur souhaite faire des films, mais ne trouve pas de sujet, ce manque cruel de créativité, révèle bien les inquiétudes de Pahani sur des artistes et une jeunesse formatés à ne pas avoir d'imagination et dont l'élan artistique est brimé par une désarmante autocensure.

Derrière un ton goguenard et une fausse légèreté, Taxi Teheran est un film ironique et inquiet qui tente d'explorer les échappatoires d'une société souvent réduite au silence, en renouant le dialogue dans l'habitacle confiné d'un confessionnal mouvant, studio de cinéma "improvisé" dont l'aspect clandestin est une revendication formelle des doutes et des aspirations du réalisateur iranien, sur sa condition et celui de son peuple.

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