Les ciels brumeux de Sils Maria

Synopsis 

Vingt ans après avoir connu le succès en interprétant Sigrid, la toute jeune fille qui fascine et conduit au suicide Helena, une femme mûre, Maria Enders, au sommet d’une carrière internationale, est confrontée à cette même pièce, mais de l’autre côté de la barrière. Acceptera-t-elle d’être à son tour la victime, acceptera-t-elle de faire face à des doutes, des questions, des insécurités aussi, qui sont ceux de l’âge mûr, et qu’elle avait jusque-là esquivés ?

Critique 

Cannes est le plus prestigieux festival de cinéma au monde et c'est pour cela qu'il se permet et qu'il se doit de sélectionner des films intransigeants à son égard, des films féroces envers l'art qu'il célèbre si ostentatoirement et cette année fut propice à l'autocritique en accueillant en sélection officielle le très brillant Maps to the Stars ainsi que le quinzième long-métrage du réalisateur français, Olivier Assayas.

Si Cronenberg s'évertuait à "exorciser" Hollywood, à dépeindre un monde en décomposition, un monde possédé par ses démons, Assayas formule une inquiétude plus résignée, un constat fataliste et non une diatribe, mais tout aussi cruel dans son évocation du temps et des changements qui transfigurent l'acteur, son œuvre et ses personnages. Sils Maria n'a pas la dimension satyrique ou caustique de Maps to the Stars et les deux films divergent sur de très nombreux aspects, il se rejoignent toutefois sur l'introspection qu'ils font de l'organisme qu'ils habitent le temps d'un film.

Le comédien, ici les comédiennes, sont donc placées au centre de leurs propres existences, iconiques, irréelles, personnifiées et explorent les reflets de cette image d'elles-mêmes qui ne leur appartient plus, soumises aux rouages d'un cycle impitoyable. Pour ce faire, Assayas emploie une méthode efficace de récursivité où le film s'explique et s'analyse sous plusieurs dimensions interdépendantes dans des dialogues ouvrant la porte à des interprétations philosophiques vertigineuses et qu'il serait trop réducteur de disséquer dans un simple article.

Juliette Binoche joue le rôle d'une actrice vieillissante, sublimée puis trahie par son propre rôle, en décalage avec une époque qu'elle ne comprend plus et confrontée à un Star System, représenté par Chloë Grace Moretz, qui lui est étranger. Le casting sert alors complétement le propos de l'auteur, le film brise ses propres lignes de démarcation pour devenir une ombre de lui-même, il s'émancipe de son scénario et s'adresse directement à ses propres actrices. Un jeu de poupées russes un brin troublant qui saura déconcerter le spectateur devant interpréter des angles de narration sur plusieurs niveaux et se calquant les uns sur les autres tout au long du film, comme une mise en abyme en trois dimensions.

Confrontant deux époques, loin des champs sulfureux des arts médiatisés dans un premier temps, puis ensuite à l'épicentre du séisme médiatique que provoque les icônes modernes, Assayas filme la mort d'un monde, évincé par son propre héritage, aspiré par le vide qu'il a engendré, et assiste à la naissance d'un autre. Il filme cette disparition comme un fait naturel, une dislocation moléculaire, un principe physique, ontologique où les étoiles meurent pour créer des passerelles vers d'autres dimensions, des ponts vers l'inconnu. C'est un phénomène social que l'on pourrait décrire dans n'importe quel champs, où le conservatisme rassurant se confronte à la troublante et captivante modernité. Assayas interroge la nécessité du changement, les transitions sociétales et l'impact qu'elles peuvent avoir sur un univers qu'il connaît bien et sur les individus qui le composent, il déterre alors les angoisses et les doutes que le temps insidieux sème sur son passage.

Pour décor principal de ce spectacle, la beauté naturaliste de la montagne où le scénario s'incruste et se réincarne dans les paysages et les phénomènes climatiques. La nature en cycle vertueux, détruisant pour produire, produisant pour détruire, immuable, comme la brume s'engouffrant entre les cols aiguisés et les aspérités rocheuses. Le changement se présente alors comme une malédiction nécessaire, un déterminisme salutaire, dans lequel ses acteurs se débattent vainement, comme la proie dans la toile de l'araignée, où le moindre mouvement précipite l’avènement tragique, et permet de maintenir les engrenages qui régissent le monde.

Avec ces rôles de composition formidablement écris et interprétés par trois actrices de grand talent, Assayas prend de l'altitude, déploie toute son envergure et démontre son savoir-faire de brillant metteur en scène, il signe un film complet, complexe et exigeant, dont la portée réflexive s'étend dans le développement des dialogues, en huis clos, dans les recoins familiers et l'intimité de ses personnages...

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