Paris,Texas : 30 ans

Décernée par Dirk Bogarde en 1984, la Palme d’or de Paris, Texas célébrera ses 30 ans sur la croisette cette année à Cannes. Wim Wenders sera à l'honneur en plus de sa sélection à Un Certain Regard pour le film THE SALT OF THE EARTH. Une projection de la version restaurée du film aura donc lieu lors du festival en présence de son réalisateur.

Un homme marche vers l'horizon depuis quatre ans avec pour seul point de fuite l'horizon. Il a fait vœu de silence et ne semble plus se souvenir de sa vie passée. Il a laissé derrière lui sa famille, sans un mot, sans un indice... Débute alors pour le spectateur une quête vers la vérité, où s'entremêlent les pistes et les énigmes, de ce père de famille ayant abandonné femme et enfant.

En écho, le chagrin amoureux, la peine, le choc de la passion, la blessure intérieure, enfermée à huis clos, purulente, douloureuse, contraste surprenant avec les grands espaces vides de la première partie du film, trous béants dans le décor que rien ne peut combler. Le retour aux sources en ligne de mire, la source de vie, l'eau en symétrie avec la sécheresse et la soif, mais aussi le lieu sacralisé ou s’étreignirent pour la première fois les parents du protagoniste, la raison de tout, de l'amour mais aussi du chagrin. Un pèlerinage insensé au-delà du fantasme, là où ses parents s'aimèrent, s’enlacèrent, la réponse est peut-être là-bas, au-delà des blessures...

Paris,Texas : 30 ans

Desséché, éreinté, Travis succombe à la fièvre du désert, le corps meurtri, l'âme blessée, son frère vient le chercher après quatre ans d'absence. Il est à lui seul la figure de l'errance ; le Hobo fait partie de l'imagerie américaine à tous les points de vue, on dit souvent que PARIS, TEXAS est le film le plus "américain" de Wim Wenders. L'Histoire des États-Unis c'est aussi le lot d'immigrés européens fuyant la misère et les guerres religieuses, puis la conquête de l'ouest, là où il y avait du travail, là où il y avait l'espoir de meilleurs lendemains. Le Western devenu par la suite symbole cinématographique, figeant les paysages poussiéreux du grand ouest, où les figures iconiques se donnèrent la réplique dans des quêtes pour la survie et la résistance, est ici cité dans un contexte contemporain ; le nomade du monde moderne est devenu déviant dans un monde sédentarisé. La fuite est suspecte, inhabituelle, on suppose alors les pires intrigues, Travis est forcément coupable, il fuit un danger latent, une menace (?)...

C'est la vie que fuit Travis, sa vie, dans l'espoir de la trouver ailleurs, sous sa forme originelle, comme une oasis entre les dunes, il échappe aux douleurs alcalines d'une réalité contondante, tranchante, il s'éloigne des sentiers balisés, normalisés... on apprendra bien plus tard dans le film, dans l’alcôve comprimée d'un peep-show, contraste manifeste avec les étendues sauvages du désert, les raisons du grand départ, de l'inexorable fuite. On retrouve dans une très belle analyse de Jérémy Brasebin (L'errance constitue-t-elle une forme de résistance ?), une référence intéressante à Michel Foucault, sur la marginalisation des individus "déviants" (celui qui s'éloigne du chemin) dans les sociétés disciplinaires. Foucault expliquait comment l'agencement des espaces pouvait contraindre les individus dans un environnement normé et comment le corps social surveille et punit ceux qui s'éloignent des installations prédéterminées.

Le frère de Travis, par bienveillance, le ramène à "la vie", le contraint à ses devoirs d'homme moderne, le sédentarise, Travis renaît, mais il doit se confronter à nouveau au motif de son errance.

Paris,Texas : 30 ans

La seconde partie du film se présente comme un retour forcé à la civilisation. Déconnecté, Travis doit refaire l'apprentissage des codes en société, il doit se mouvoir dans des espaces fermés, vitrifiés. Le simple fait de s'exprimer, le réapprentissage du langage, s'avère un exercice complexe, après quatre ans d'errance solitaire, mais le vrai challenge est la nouvelle rencontre avec son fils, désormais élevé par d'autres parents. La scène des retrouvailles est d'ailleurs chargée d'émotion malgré l'aspect minimaliste de la mise en scène ; un simple "Hi" dans lequel on peut dénoter toute la détresse du non-père qu'a été le protagoniste, coupable et victime de ses propres blessures.

Travis doit retrouver son identité, réintégrer la sphère familiale, l'apparente fébrilité du personnage semble cacher un choc inexplicable, les pistes de la maladie mentale, de l'amnésie pourraient sembler naturelles, mais la vérité est bien plus belle et bien plus cruelle, celle du chagrin amoureux, la folie destructrice de la passion et de la peur de perdre l'être aimé.

Les retrouvailles entre Travis et Jane ne font pas partie du roman initial et Wim Wenders innove, il met en scène avec virtuosité, cette conversation cloisonnée, à l'ambiance feutrée, prenant place dans un décor artificiel. Explicitée par l'image, la douloureuse sensation des amants perdus se fige dans un tableau qui marquera l'histoire du cinéma. La vitre sans tain (dispositif scénographique incroyable de par sa simplicité), dans lequel se reflète le visage de Jane sur celui de Travis, dépeint toute la détresse des amours impossibles, réunis par la superposition d'un reflet et pourtant séparés par l'infime espace du verre, pour évoquer l'imperméable barrage physique entre les personnages, dont l'amour n'est plus qu'une relique du passé. Les temps heureux déjà évoqués lors des films de vacances, dans la maison de Walter, ne se veulent pas nostalgiques mais plutôt inaccessibles, comme le dit si bien le fils de Travis en évoquant la joie de sa mère dans les souvenirs cristallisés sur la pellicule : "Ce n'est pas elle, elle n'est pas vraiment là". Et cela n'a jamais été aussi vrai, les photographies et les films de famille n'évoquent pas le bonheur, ils sont une pâle imitation, des inconnus mimant vaguement les attitudes figées dans un autre espace-temps. Le temps n'a pas de remède, et c'est par désespoir plus que par résignation que Travis tente vainement de se réapproprier la genèse de son existence.

Puisque la femme qu'il a aimé et qu'il aime toujours, ne peut être sienne sans que leur union ne soit érodée par la violence latente qui mue les grandes passions, il s'efforce à croire que le bonheur perdu, se retrouvera peut-être là où ses parents se sont aimés. C'est un combat perdu d'avance, car ce passé est inaccessible en tout lieu, mais Travis préfère ce chemin plutôt que l'absurde quête d'un objet à portée de main qu'il ne peut toucher sans se brûler. Sa seule victoire est de réunir mère et fils, mais il ne saurait être un bon père en étant présent car il devrait supporter alors, le spectre d'un amour dysfonctionnel et mortel.

L'acte le plus paternel de Travis est donc de réunir ceux qu'il aime et de fuir la sphère familiale pour ne pas en corrompre l'essence. Le trio familial ne peut se recomposer, le risque est trop grand, l'exile n'est pas un acte de lâcheté mais de témérité, accepter le vide, plutôt que la flasque pleine d'un breuvage empoisonné, accepter de laisser ceux que l'on aime, pour leur permettre de s'aimer à leur tour. La fable des amants maudis et toute l'impuissance qui en découle, est d'une beauté presque fantasmagorique, une énigme insolvable, où les âmes sœurs ne sauraient être réunies.

Paris, Texas, 30 ans déjà...

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