Nymphomaniac I & II : Le petit laboratoire de Lars Von Trier

Synopsis 

Par une froide soirée d’hiver, le vieux et charmant célibataire Seligman découvre Joe dans une ruelle, rouée de coups. Après l'avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures et l’interroge sur sa vie. Seligman écoute intensément Joe lui raconter le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en incidents de parcours.

 

Critique 

Lars Von Trier n'est pas un cinéaste comme les autres. Passé cet euphémisme, il serait plus approprié de l'imaginer en savant fou expérimentant sans arrêt dans son laboratoire, repoussant toujours plus loin les limites, assemblant des morceaux, mélangeant les couleurs, tirant sur des fils et pressant des boutons. 

Expérimenter ne signifie pas se tromper lourdement en pénalisant l’œuvre de nombreuses maladresses, car il ressort de Nymphomaniac, un sens de l'esthétique singulier, glacial, pesant, presque disgracieux, déshumanisant, une lumière laiteuse de bloc opératoire, qui décortique au scalpel les frasques de Joe, en blasphémant les icônes, les multiples références religieuses et mystiques. La narration aux accents lubriques se montre plus noire dans la seconde partie, plus inaccessible et malgré les interprétations de Seligman l'érudit, il devient délicat de sonder l'âme de Joe et d'interpréter son addiction. Il y a aussi beaucoup de maîtrise, même dans les divagations kitchs, on sent que le réalisateur danois s'amuse, comme pour dégrader consciemment une certaine idée du beau et de l'harmonie.

Le film oscille alors entre une caricature visuelle du navet potache et un poème brutal venant transcender l'aspect médiocre d'icônes cinématographiques volontairement surchargées. Il y a en cela des aspects jubilatoires d'exposer la laideur du monde au naturel, en l'éclairant par la lampe jaunâtre du chirgurgien avant une dissection. C'est une beauté froide, distante, angoissante. Elle représente la déshumanisation des corps, prismes du plaisir individuel et de l'autosatisfaction, qui s'accumulent tels des biens consommables, dont les fonctions complémentaires servent une idée mercantiliste de la concupiscence. Une évocation directe de la conception contemporaine de la sexualité, comme un moyen de plaisir immédiat, bourgeois et libertaire, au service de l'individu, relégué au ban d'une société de compétition asphyxiée et asphyxiante, où la jouissance est une performance glaciale pour contenter les âmes humaines enfermées. Le personnage de la femme trompée et hystérique jouée par Uma Thurman, qui dans une première lecture est extrêmement drôle et donne à la scène un aspect comique, s'apparente finalement à cette incompréhension globale où le bonheur de soi passe par le malheur de l'autre et que cette condition inexorable est au cœur même d'un concept inexistant de bonheur. 

Toutefois dans la première partie, il semblerait que l'amour soit l'argument secret d'un rapport sexuel réussit et malgré la cruauté inhérente à la jouissance, il y ait besoin de ce mystérieux grain de sel pour donner sa saveur au plat. Une quête insoluble pour la frêle Joe, qui par l'intermédiaire d'un triptyque saisissant, tente d'accéder à la combinaison parfaite pour atteindre son but. On devine alors que la suite de l'histoire sera vouée à la quête de ce but inconnu qui anime les désirs et les passions de Joe. Elle ne semble d'ailleurs pas être nymphomane, Lars Von Trier dessine un portrait bien plus énigmatique que cela de son personnage, on pourrait alors la comparer au personnage de Tomas dans l'Insoutenable légereté de l'être de Kundera, qui par ses conquêtes tente de saisir le monde dans sa grandeur, se plénitude et son universalité, prisonnier d'une dimension entre pesanteur et légèreté.

Nymphomaniac I & II : Le petit laboratoire de Lars Von Trier

On comprend rapidement dans le volume 2, que par symétrie, Joe et Seligman sont l'Alpha et l’Oméga, le Yin et le Yang, l'ombre et la lumière, deux âmes diamétralement opposées, la première "corrompue" par une insatiable libido, la seconde pure et immaculée, puisque Seligman est vierge et a renoncé à la sexualité. Il est capable, selon lui, d'écouter et de juger le parcours de Joe avec impartialité. Mais chez LVT, toujours soucieux de malmener les bonnes intentions dont l'enfer est pavé, le juge le plus vertueux est aisément corruptible.

Si le réalisateur de Dogville, sait interroger le fond aussi bien que la forme, il renouvelle la délicate expérience dans Nymphomaniac, avec une implacable et féroce dialectique, troublante, discours que l'on pourrait en effet taxer de sophisme, mais qui met en doute les bases mêmes de la morale judéo-chrétienne. LVT frôle le nihilisme et se complaît dans la misanthropie, Joe est à la fois humaine et inhumaine, incapable d'empathie envers les autres et envers elle-même, confrontée à une réalité, celle d'admettre que la vérité, la raison et le bonheur, le bien et le mal ne sont que concepts, formes sociales (comme dirait Simmel) et artifices. Seligman lui, malgré sa sagesse et son isolement, vivant tel un moine en dehors du monde, garde en lui une part de simplicité, qui fait de lui un être "acceptable". Seligman devient alors un psychanalyste compatissant, ou un prêtre à l'écoute, neutre dans son confessionnal, trouvant toujours une excuse historique ou culturelle pour donner une explication, la figure du relativisme fait alors son entrée.

LVT explore avec malice l'hypocrisie des conventions et des normes, pour autant il ne tombe pas dans ce piège absurde qui consiste à tout remettre en cause sans aucun moratoire, il touche à des cordes sensibles, taboues, et fini par questionner le questionnement en lui-même. Peut-on avoir de l'empathie envers un homme qui lutte contre ses pulsions pédophiles, puisque intrinsèquement il refoule son désir et ne commet aucun crime ? Puis vient ensuite la question : "Peut-on légitimement poser cette question ? Qu'est-ce que cela implique ?". La morale est en effet une limite, un frein et un échafaudage, mais elle est parfois garante d'un certain équilibre, qui protège l'être humain de ses pulsions et de son égotisme, du vide étourdissant de l'anomie et du chaos. On suppose alors que la psychanalyse elle-même, qui a des réponses et donne un sens au comportement le plus déviant, encourage à l'individualisme et au renoncement de l'altruisme et du vivre-ensemble. "Jouir sans entraves", d'accord, mais est-ce bénéfique pour la société ? A l'inverse les entraves sont-elles bénéfiques pour l'individu ? D'ailleurs il semblerait que LVT prenne un malin plaisir à confondre psychanalyse et religion, le christianisme capable d'absoudre tous les pêchés, Dieu étant miséricordieux. Encore une fois la rhétorique peut sembler bien réductrice, mais le paradigme fonctionne et dérange. Il soumet des questions plus pernicieuses.

Les deux protagonistes font le procès de l'humanité, tout comme Nicole Kidman dans Dogville, ils l’accusent et la plaigne, l'aime et la rejette, ne la trouve ni bonne ni mauvaise. Seligman conclue même avec un pamphlet féministe, plaçant la figure de la femme comme bouc-émissaire, comme coupable désignée par la phallocratie.

On sort alors de la salle quelque peu dérouté, circonspect, incapable de mettre des mots sur l'exposé tortueux qui vient de nous être proposé. Bien incapable de savoir si ce film est bon ou mauvais, tout comme Joe, tout comme le film en lui-même qui déconstruit chaque petite parcelle des valeurs universelles pour les jeter en pâture au spectateur déconcerté. On ne doute pas que Lars Von Trier est un homme brillant, qu'il nous malmène et prend un malin plaisir à défigurer ce qui devrait être gracieux, à trouver de la vertue dans l'obscénité, à sacraliser le blasphème et à blasphémer le sacré.

 

Si on pensait trouver ici un film assagit, apaisé, c'est une erreur, à 57 ans le réalisateur danois a encore la fougue d'un jeune étudiant en école de cinéma avide d'innovation et possède pourtant la sagacité du cinéaste aguerri, menant le flot impétueux de son insubordination avec une improbable maîtrise.

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