Nocturama : Quand vient la nuit

Paris, un matin. Une poignée de jeunes, de milieux différents.  Chacun de leur côté, ils entament un ballet étrange dans les dédales du métro et les rues de la capitale.  Ils semblent suivre un plan. Leurs gestes sont précis, presque dangereux.  Ils convergent vers un même point, un Grand Magasin, au moment où il ferme ses portes.  La nuit commence. 

 

Quand vient la nuit

Septième film du cinéaste Bertrand Bonello, Paris est une fête (titre initial) deviendra à la suite des tragiques événements de novembre 2015 : Nocturama. Un simple changement de titre qui pourrait sembler anodin, mais qui souligne pourtant deux points essentiels à prendre en compte avant d'aborder cette oeuvre : il ne s'agit ni d'un film d'actualité ni d'un film "réaliste". Véritable trompe-l'oeil simulant une première partie qui s'encre dans le concret, cette phase de mise en place érige le spectateur dans un univers familier, croisant les trajectoires de ses protagonistes dans un canevas se voulant rigoureux, proche des films d'espionnage où l'infiltration est finalement le précurseur de l'action à venir. 

C'est en cela que Nocturama est un film mal élevé, car il trahit le spectateur en lui offrant pour introduction didactique, l'organisation minutieuse d'un attentat, sans en expliquer les réelles motivations par la suite (même si les cibles laissent aisément présumer qu'il s'agit de toucher le capitalisme symbolique en plein coeur). C'est là qu'une première scission s'opère dans la compréhension du film ; entre ceux qui tentent de s'accrocher à une forme de rationalisme (attitude un peu perverse que le rythme médiatique nous oblige à adopter sans nous laisser le temps et le recul nécessaire dans cette démarche de "direct-vérité" fictionnel) et les autres qui se laissent avaler par la nuit et la fantasmagorie de Bonello. 

Nocturama n'est pas une réponse aux récents attentats. Malheureusement et c'est bien compréhensible, les oeuvres se regardent souvent en résonance avec l'actualité, pourtant la genèse du film voit le jour en 2010, alors que son réalisateur prépare le tournage de l'Apollonide. Une réplique résume d'ailleurs assez bien vers quoi le film tend réellement et en quoi il doit s'observer au-delà de son contexte, lorsque David (Finnegan Oldfield) sort dehors et interroge une passante campée par Adèle Haenel et que cette dernière lui répond, désabusée, que tout cela devait bien arriver un jour. Il s'agit dans un premier temps d'un film d'explosion, de souffrances contenues qui surgissent dans le réel. Peu importe dans l'instant quelles sont les raisons de ce détricotement qui s'opère sur la réalité, ni ce qui motive ces jeunes venus d'horizons sociaux divers, mais leur acte se traduit comme une forme de langage renouvelé, dans un monde technocratique où la frustration est étouffée dans la logique nauséeuse de pensums quasi exclusivement mercantiles.

Comment exister dans un monde où les enjeux de luttes sont lénifiés et réduits à des schémas inoffensifs, où l'on retourne la moindre contestation légitime en menace d'état, où l'on confond sciemment, dans une volonté de dissolution sémantique ; la lutte sociale et le terrorisme ? Alain Badiou disait à propos de son ouvrage sur la résurgence des attentats (Notre Mal vient de plus loin, 2016, Fayard), qu'à travers ces meurtres horribles et condamnables, il y avait une "secrète jouissance" de la part des politiques à reprendre les rênes du pouvoir sur la société civile (1). Les médias fabriquant la terreur au lieu d'entendre la détresse assourdie par la paranoïa sécuritaire, ce qui finalement produit l'effet inverse et voit la violence condensée, refoulée et susceptible de ressurgir sous des formes plus terribles. Nocturama est en partie un film sur l'éclat de cette colère. Les espaces publiques, les agora, se transforment en bases touristiques à ciel ouvert où les grandes firmes s'imposent dans l'horizon comme la seule issue possible. Comment respirer dans ce contexte de suffocation généralisée ? 

Quand vient la nuit,  tout cela se voit contenu dans un huis clos, l'épicentre symbolique du capitalisme : un centre commercial pourvu des derniers artefacts consuméristes contre lesquels les protagonistes pensaient lutter. L'extérieur devient un monde étranger et le réel s'affaisse à mesure que les murs se resserrent sur cette drôle de bande, étrangement joyeuse et candide après avoir perpétré leurs exactions. Est-ce là la verve nihiliste de Bonello qui prend le dessus sur le film ou plutôt la consécration inexorable d'un modèle indestructible qui absorbe toute tentative de contestation en son sein pour mieux la digérer (voir cette intrigante scène du double ) ?

Nocturama : Quand vient la nuit

Détruire / Posséder

L'ironie machiavélique de cette nouvelle situation enchâsse les personnages dans un espace-refuge, hors du temps, qui représente le centre névralgique, de manière presque métaphorique, de ce qu'ils entendent combattre dans la première partie. Ainsi les personnages découvrent leurs modèles, les mannequins de vitrines qui les inspirent, dont ils sont la copie et non l'inverse, la prison dorée de tous les fantasmes consuméristes, la tentation ultime qui abrite en son sein la dissidence.

En cela Nocturama est profondément fataliste puisqu'il filme le capitalisme comme l'hydre dont la tête immortelle se régénère doublement à chaque coup d'épée, ce qui le blesse le rend plus fort, plus imprévisible, plus ubiquiste, capable d'intégrer les bacilles corrompus pour les neutraliser et en modifier son ADN. On pense alors, pour exemple (car les cas sont légion) aux oeuvres de Banksy ou de Shepard Fairey récupérées dans les salons bourgeois et vendues à prix d'or pour l'un, transformées en marque de vêtement (OBEY) pour l'autre,  quand le street-art était au départ destiné à questionner le modèle économique, longtemps considéré comme acte de vandalisme puis finalement absorbé et recraché pour correspondre aux impératifs du marché comme un activisme neutralisé... (2) Il y a encore ce prophétique épisode de Black Mirror intitulé Fifteen Million Merits (Saison 1 Épisode 2) où le protagoniste décide de passer à la télévision pour dénoncer le système aliénant du divertissement de masse et dont la colère spontanée est transformée en un show télévisé florissant.

Aldous Huxley ne disait-il pas dans une célèbre citation issue de son ouvrage phare Le Meilleur des Mondes

"Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. [...] Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, par la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir" (3).

La seconde partie de Nocturama représente donc la phase de digestion d'un système qui englue ses antagonistes, les malaxe dans la moiteur organique puis les dissout (intervention finale du GIGN). Mais le combat est déjà perdu d'avance dès lors qu'ils se retrouvent à attendre dans le centre commercial et c'est bien ce que comprend David, qui ressent le besoin de sortir, de laisser l'air extérieur pénétrer le bâtiment au risque d'y inviter des SDF et de compromettre la mission. Le personnage campé par Finnegan Oldfield ressent plus que quiconque ce lent processus d'asphyxie et il permet un temps de décloisonner le film qui prend des allures de huis clos. Le dehors pourrait être une forme de salut, pour autant il est le lieu de tous les dangers.

Nocturma se base sur cette dichotomie inhérente aux lois du marché : détruire et posséder. Détruire dans un premier temps par la programmation d'attentats, posséder ensuite en se cachant dans un centre commercial. Ainsi la possession et la destruction se répondent en écho comme la boucle infinie de la société de consommation. La puissance infinie du capitalisme est qu'il a intégré la destruction comme condition sine qua non de son existence. Huxley toujours, disait que l'obsolescence programmée était l'un des trois piliers de la civilisation occidentale (avec l'armement et la dette universelle). Il faut que les idées et les choses se dissolvent pour ainsi pouvoir les renouveler indéfiniment en créant un besoin permanent, un désir de détruire pour pouvoir posséder à nouveau ; plus neuf, plus fonctionnel, plus singulier. La possession alliée à la destruction sont les points cardinaux qui maintiennent entre eux le flux tendu de la dépendance au système. En possédant on devient possédé par l'objet, par ce désir de propriété, cet objet est d'autant plus gardien de cette prison qu'il est rendu indispensable par son obsolescence. 

(1) Interview du 28/01/2016 - Clique / Canal+. Lien youtube : https://www.youtube.com/watch?v=IO39uEsK2ug
(2) Faîtes le mur, Banksy, 2006
(3) Le Meilleur des Mondes, Aldous Huxley, 1932

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