Mange tes morts, tu ne diras point

Synopsis

Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, Mickael, un garçon impulsif et violent, les trois Dorkel partent en virée dans le monde des « gadjos » à la recherche d’une cargaison de cuivre.

Critique

Entre le road-movie mystique et la fable naturaliste, Mange tes morts s'impose comme une belle surprise du Festival de Cannes cette année. Par son authenticité et l'impétuosité de sa mise en scène, il explose le cadre du cinéma d'auteur conventionnel tout en maintenant une forme simpliste, voire minimaliste, dans son écriture. Jean-Charles Hue ne fait que réutiliser les codes sommaires du film d'action mais contrairement à ses pairs, toujours empêtrés dans les remous du cinéma spectacle désincarné, il ressuscite avec sa caméra, l'âme égarée d'un certain cinéma de genre.

L'immersion totale dans l'univers des gitans est un premier pas déstabilisant, une escapade sauvage dans un microcosme invisible, une société inexplorée, porteuse de fantasmes et de lourds stéréotypes, stigmates de ceux qui ont fait le choix de vivre dans le mouvement des vents contraires, aux antipodes de l'enracinement, toujours suspendus entre départs et arrivées. Point de romantisme de la part du réalisateur qui se garde bien de sublimer ou de fétichiser, comme le ferait le poète ou le critique, un mode de vie qui lui est inconnu, la caméra absorbe, boulimique, tel le documentaliste et tente de fossiliser un fragment de vie, retracer des gestes, des paroles, des expressions et un environnement.

Dans cette curieuse épopée réaliste, le superstition s'immisce toutefois dans les images, elle transparaît soudainement, entre deux plans, dans la forme étrange des arbres enchaînés à l’obscurité, par la couleur que prennent les objets et les visages dans la nuit, sous le ciel brumeux couvrant l'aventure loufoque de personnages en perdition, par les signes étranges que l'on croit percevoir, guidés par l’invraisemblance, se désintégrant dans le crépuscule pour vivre en plus grand.

Partant d'une démarche ethnographique, Jean-Charles Hue parvient toutefois à réanimer la poésie fébrile qui émane comme par enchantement des instants ténus de la vie, ici de manière brute et sans détour, au rythme des phrases acérées et de l'odeur du danger, celui qui rappelle que l'on est en vie. C'est la fable qui tend à imiter la réalité, et c'est en ça que Mange tes morts est puissant, il ne ment pas quand il démontre que les chimères existent.

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