Love - Gaspar Noé - Film Romantique

Synopsis

Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy, 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son enfant de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d'Electra lui demande, très inquiète, s'il n'a pas eu de nouvelle de sa fille disparue depuis longtemps. Elle craint qu'il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d'une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d'amour, deux ans avec Electra. Une passion contenant toutes sortes de promesses, de jeux, d'excès et d'erreurs...

 

Critique

Si Gaspar Noé et Vincent Maraval s’insurgent depuis Cannes de voir leur film victime de sa réputation auprès des distributeurs, des exploitants et de la comission de classification des films, c’est en grande partie à cause d’une campagne de communication rondement menée, qui oscille entre l’apparition d’images-choc volontairement ostentatoires et les plaintes des producteurs sur la "censure" de leur film. Avant la séance de minuit à Cannes, Maraval déclare que Love est "un film qui fera bander les mecs et pleurer les filles", couplant cette punchline bien sentie à la publication d’un pénis en gros plan déversant sa semence sur un sein et se faisant passer pour l’affiche officielle du film. Dès lors, la contestation médiatique de l’équipe du film, se révoltant d'un contrôle renforcé sur l'accès en salle, sonne comme une mélodie familière de vraie fausse controverse. Finalement, on commence un peu à connaître la réputation sulfureuse du réalisateur franco-argentin, tant il fut la cible de quolibets et autres invectives pour ses précédents films. On recherche bien le scandale avec Noé, du moins c'est ainsi que ses distributeurs le vendent et si on ne souhaite pas du tout donner raison aux censeurs puritains, on assiste tout de même au jeu du chat de la souris. Le scandale fait vendre pourtant Love, comme son titre l'indique, est un film d'amour. 

Il n’a en effet rien de choquant dans le fond comme dans la forme, mais la démarche de Maraval n’a rien d’original non plus lorsqu’il met en avant des scènes de sexe frontales et apparemment non simulées pour vendre le film de son réalisateur fétiche. Le « cul » comme ingrédient principal d’une bonne recette marketing est un paradigme utilisé pour la plupart des publicités qui nous entourent, que ce soit de façon subtile ou plus explicite et ce n’est pas Lars Von Trier qui dira le contraire. De plus, le sexe est aujourd'hui accessible partout et par tout le monde, sans aucun réel contrôle, et il serait hypocrite de s'offusquer de la sortie d'un tel film.

Opération marketing, checked. Toutefois et pour justifier cette liesse nocturne en bas du tapis rouge avant l’arrivée de l’équipe, aller voir un film de Gaspard Noé à Cannes, est toujours une expérience filmique intrigante, pour n’importe quel cinéphile, surtout lorsque la compétition officielle est un peu souffreteuse.

Mais Love est plus un film romantique qu’un mélo porno d’auteur dans le sens où il expose l’amour passionnel, véritable, l’amour intact que tente de décrire Mathieu Amalric dans le dernier Desplechin (Trois souvenirs de ma jeunesse), à travers la sexualité et la façon dont les corps se meuvent et se recomposent dans l’acte amoureux. Pour cela, Noé dispose d’une esthétique déjà éprouvée dans ses précédents films, en utilisant cette fois le relief de la 3D, il conjure ainsi le manque de perspective avec l’illusion d’une profondeur, sans pour autant opter pour une 3D jaillissante (hormis l’éjaculation faciale "dans" le public pour définitivement contenter les plus libidineux d’entre vous, plan qui se prête franchement plus au gag qu’à une réelle recherche filmique).

Noé justifie l’utilisation de la 3D comme une simple expérience de cinéaste, admettant avoir déjà exploré les diverses possibilités de travelling dans Enter the Void, il est vrai qu’il était difficile avec les moyens actuels de repousser un peu plus les limites atteintes dans son chef-d’œuvre psychédélique de 2009. À vrai dire la 3D est ici plus esthétisante que réellement technique, mais pas dénuée d’intérêt, car le Bokeh (flou artistique d’arrière-plan) s’en voit renforcé, réduisant ainsi un peu plus le cadre, tout en détachant le premier plan et recentrant l’intention du spectateur, l’emprisonnant presque, dans l’alcôve brûlante, mise en relief, qu’est l’intimité du couple. Si Enter the Void invitait le spectateur à suivre le protagoniste à la troisième personne et l'impliquait dans ses moindres pensées, Love a pour volonté de l'intégrer au sein même de son film pour ainsi rompre la distance physique et psychologique qu’il existe entre un film et son public.

Love s’apparente comme une œuvre mineure de sa filmographie, mais cela ne signifie pas qu’il s’agisse pour autant d’un film négligé, bien au contraire. Il est juste un peu dommage de s’être contenté de si peu. Le sexe est mis en scène dans sa forme la plus simple certes, Noé tente de filmer le sexe comme le sexe peut l’être dans la vraie vie, mais il n’opte pas pour une vision naturaliste de la sexualité, ni réaliste par ailleurs, dans le sens où les corps parfaits de ses comédiens conditionnent déjà le sexe comme une pratique intéressante à filmer tant que les gens sont beaux.

C’est ici un pêcher majeur de l’art contemporain, surtout au cinéma où la plastique des corps est beaucoup plus soumise aux diktats d’une mode austère et intransigeante. Hors, dans la vraie vie, les gens ne sont pas tous aussi bien pourvus ni taillés comme des statues grecques, et en cela Noé fait du porno sans originalité, car le porno mainstream s’alimente de la beauté relative des corps, du moins de l’idée dominante de ce que doit être la beauté performative pour être certifiée conforme et exploitable.

Ainsi Lars Von Trier dans Nymphomaniac, parvenait à filmer la "laideur", les corps n’entrant pas dans les normes, s’amusant à bafouer un sens de l’esthétique un peu excluant pour ceux ne répondant pas aux critères des défilés de la Fashion Week. Kechiche lui faisait encore mieux, en y incluant les sécrétions ; bave, morve, larmes, en filmant ses actrices dans leur simplicité et en proposant des scènes de sexe brut, sans artifices. Love n’est donc pas un film de sexe épuré, il n’est pas non plus un porno mais il s’acoquine pourtant avec une beauté de « caste », une beauté professionnelle, celle de comédiens « amateurs », mais une beauté ennuyeuse, cooptée, que l’on retrouve partout, dans les publicités, les films, les défilés de mode, les photographies… On peut certainement justifier ce manque de réalisme par la volonté d’adopter une vision subjective, où le corps désiré serait forcément beau pour l’amant(e) qui le désir, mais l’explication semble un peu légère au vu de la quantité de scènes de sexe exposées à l’écran.

Hormis une vision poétique du sexe et un goût prononcé pour la tragédie amoureuse, les scènes engloutissent le film et altèrent le discours de son metteur en scène, celui de montrer l'amour via le sexe, sans concessions. Les concessions sont pourtant nombreuses et Noé ne filme pas le sexe, il filme une certaine idée du sexe, une sexualité idéalisée selon les codes d’un milieu "artiste-bourgeois-underground" après trois lignes de cocaïne dans un endroit branché.

Le déclin amoureux, ou plutôt la montée en intensité d’un amour explosif évoluant inexorablement en rapport de haine, se déploie dans la sexualité de ses personnages qui plans après plans matérialisent leurs sentiments dans le sexe. Ainsi les rapports sexuels évoluent en moments tendres, passionnés, drôles ou parfois colériques, violents et désincarnés. Si Deleuze déclarait que le rapport sexuel était un rapport inexistant du fait que la recherche du plaisir individuel effaçait le collectif et donc l’acte collectif en lui-même, l’espace invisible entre les corps est pour Noé le ciment du rapport amoureux, le lit ; un théâtre où se déchaînent les passions.

Gaspar Noé revient aussi à ses préoccupations premières, celles qui consistent à rendre compte des accidents, des erreurs, celles qui déterminent toute une vie, déprogramment les ambitions et s’insinuent dans la vie des individus pour se consolider en barrières infranchissables. Il utilise pour cela un montage décousu, anachronique, comme il sait si bien le faire, afin d’isoler chaque scènes, pour qu’elles se désolidarisent de la structure classique du scénario et se recomposent mentalement dans l’esprit du spectateur comme un puzzle machiavélique. C’est un destin narquois et imprévisible qui immobilise les personnages dans une vie qu’ils n’ont pas choisis ou plutôt d’une vie qu’ils ne voulaient pas mais dont l’existence résulte de leurs décisions. Chez Noé, on ne sait jamais si les personnages choisissent vraiment, s’ils sont responsables de leurs actes ou si au contraire ils suivent le schéma déterministe de leurs tragédies personnelles, il s’agit sûrement d’un peu des deux.

Love est aussi un film sur les amours manqués, sur les barrages qui s’érigent entre les amants, sur le passé et le présent intimement imbriqués… Encore une fois, la notion de temps chez Noé se dissocie de la perception quotidienne et les événements se répondent dans une logique moins chronologique qu'affective voire sensitive, chaque geste ou objet présent réveillant un souvenir, un sentiment, une sensation... Ainsi le couple et l’enfant non désirés ne sont pas le résultat de choix s’inscrivant sur une courbe spatio-temporelle classique mais sont presque comme des transitions cycliques, où le présent influe sur le passé de façon irreversible et vice versa. Le terme sanskrit de Saṃsāra se rapprochant le plus de cette conception, excluant le temps pour comprendre la vie des Hommes, référence ô combien centrale dans Enter the Void, où la souffrance des personnages se reproduit indéfiniment dans le cycle infernal des réincarnations.

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