La loi du marché

Synopsis

À 51 ans, après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ?

 

Critique


"Je trouve incroyable qu'il faille aller au cinéma pour voir la vraie vie". Cette déclaration de Vincent Lindon à Cannes pourrait bien être la grande punchline du film de Stéphane Brizé. Dans une mise en scène épurée et un mécanisme filmique simple et efficace, le cinéaste français porte, à l’aide de l’incroyable interprétation de Vincent Lindon, un grand long-métrage en immersion totale dans le quotidien d’une famille noyée dans l’absurde logique du marché néolibéral.

Déconstruisant les incohérences qui participent à une lente métamorphose de l’être en objet de production interchangeable, Brizé produit une analyse sociale pamphlétaire, assez proche des théories des sociologues Danielle Linhart ou de Serge Paugam, particulièrement lorsque ce dernier traite ce qu’il désigne comme « la carrière du chômeur ». À travers des saynètes où Vincent Lindon, plus grand que jamais, envahit littéralement l’écran, mais aussi s’empare du cadre par une présence sobre et parfaitement mesurée, le film est implacable et déroule des situations criantes de vérité, là où les médias et la pensée dominante s’acharnent à fantasmer une masse de chômeurs asthéniques sous perfusion de ce qu’ils nomment stupidement « l’assistanat ».

C’est un film de constat plus qu’un film militant, bien qu’il soit d’une importance capitale dans un contexte où les acquis sociaux se délitent par fragments entiers au point que le mot « socialiste » ait été détourné en slogan publicitaire pour grosses machines électoralistes. La loi du Marché a le courage de porter au cinéma un quotidien trop souvent justifié par une conceptualisation économique fallacieuse.

Si la première partie soumet son personnage principal sous le statut de demandeur d’emploi et le confronte à l’humiliation permanente, il met en lumière dans un second temps, la façon dont le système absorbe les individus, les transforme malgré eux en instigateurs malheureux (Vincent Lindon qui travaille en tant que vigile de supermarché pour nourrir sa famille et arrête ceux qui « fraudent » par besoin), si bien que leur survie finisse par dépendre de l’anéantissement de l’autre.

Le plan final ouvre la voie vers une fuite en avant où le départ s’apparente à une démarche responsable, celle du devoir de désobéissance quand les différentes instances du paysage social sont devenues incapables de protéger les plus faibles. Pire, à les maintenir dans un état permanent de soumission et de vulnérabilité et à des logiques profondément injustes qui inhibent toutes tentatives de réfection d'un mécanisme visiblement enrayé.

Du vieil homme qui vole de la viande dans un supermarché parce qu’il n’en a pas les moyens et se voit dénoncé à la police, d’une caissière qui garde avec elle les bons de réduction que les clients n’utilisent pas et se fait licencier, les scènes alarment sur les dérives extrêmes et les réactions disproportionnées des employeurs par rapport à la légitimité des actes.

On le voit bien dans la scandaleuse déresponsabilisation d’une direction qui tantôt fait l’éloge de l’assiduité et de l’engagement, mais se désengage complètement lorsqu’une femme se suicide sur son lieu de travail. C’est ainsi que les discours sonnent comme d’effarants paradoxes, d'arides langues de bois, une propagande interne, schizophrène où elle félicite l’investissement au travail pour justifier l’exploitation, où la confiance s’acquière en vingt ans mais se perd futilement au moindre petit égarement... un management (puisque ce terme vide de sens semble la grande solution à tous les problèmes) qui n'admet pas que les rouages du grand tout productiviste puissent avoir forme humaine et ne sait reconnaître la paternité des déviances qu'il sanctionne...

Pas une seule fois le film ne s’égare, il est mené avec un rythme de plans-séquences alignés, où les dialogues donnent la parole à ceux qui jamais ne s’expriment. Le personnage de Vincent Lindon incarne le pore-parole d’une population mutilée, Brizé en fait un support incroyablement empirique, proche du documentaire ou de l’enquête de terrain sociologique où la forme artistique épouse parfaitement son sujet sans pour autant se montrer austère ou pompeuse. Les entretiens au pôle emploi ou par Skype avec un potentiel employeur sont efficaces et leur simplicité de mise en scène édifie - presque physiquement - un mur d’aberrations auquel se heurte le personnage.

Il faudra s’en souvenir, surtout après une dizaine de minutes d’ovation cannoises méritées, La loi du Marché est un film essentiel, interrogeant brillamment les dilemmes moraux d’un monde qui universalise les saintes tables de la loi du marché.

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