[Fiche] Les Innocents (1961) : Vraie folle et faux démons

Les fiches vous proposent de découvrir ou de redécouvrir tous les mois des films (classiques, cultes ou non) sans passer par le prisme de la critique, il ne s'agit pas non plus d'une analyse filmique mais plutôt d'un bref coup de projecteur sur un long-métrage particulier sélectionné par la rédaction. Les choix des films restent à la discrétion des rédacteurs qui souhaitent évoquer une expérience filmique personnelle, sans soucis d'objectivité ou de jugement, laissant la parole au cinéphile plutôt qu'au critique de cinéma.

 

Synopsis

Miss Giddens, une gouvernante est chargée par un homme de la garde de ses deux petits neveux dans la grande et majestueuse propriété de Bly. À son arrivée les rapports entre Miss Giddens et les deux enfants, Miles et Flora sont parfaits. Peu à peu pourtant, Miss Giddens découvre le passé trouble du manoir inquiétant (et forcément très "victorien") de Bly. Les enfants ont des réactions de plus en plus étranges et Miss Giddens apprend les morts récentes et mystérieuses de l'intendant et de la précédente préceptrice, Peter Quint et Miss Jessel. Elle découvre également les relations ambiguës que ces deux personnages avaient avec les deux enfants...

 

Fiche

Une berceuse envoûtante, secrète, chantée par une voix d'enfant ouvre sur un écran noir le film de Jack Clayton. Dès les premiers instants, on est happé par une atmosphère, une ambiance.
Jack Clayton est un cinéaste inégal. Parmi sa filmographie composée majoritairement d'adaptations littéraires on distingue Gatsby, le magnifique (luxueuse et sage adaptation du roman de Fitzgerald), Les Chemins de la haute-ville (qui vaudra l'oscar de la meilleure actrice pour Simone Signoret) et trois autres films - ses meilleurs - qui touchent de manière plus ou moins étroite le thème de l'enfance. Chaque soir à neuf heure (1967), film étrange, très beau à la limite du fantastique, La foire des ténèbres (1983), une production Disney ambitieuse et adaptée de l’œuvre éponyme de Ray Bradbury, enfin ce qui peut être considéré comme son chef-d’œuvre et l'un des rares cas de "fantastique pur" au cinéma : Les Innocents.

 

L'une des particularités du film de Jack Clayton, réside dans le fait qu'il s'agit d'un film que l'on pourrait qualifier de "fantastique pur". Il partage d'ailleurs cette particularité avec le magnifique La Maison du Diable de Robert Wise. Les Innocents multiplie les exemples permettant de définir un fantastique cinématographique. Prenons la séquence du cache-cache par exemple ; Miss Giddens s'amuse à jouer à cache-cache avec les enfants, elle se cache entre des rideaux et une fenêtre, elle sursaute soudainement, car elle voit apparaître le visage d'un homme derrière la vitre. Tous les sons autour d'elle disparaissent le temps de cette intrusion, laissant place à une sorte de souffle malsain et indéfinissable. Prise de panique, elle ouvre la fenêtre et jette un coup d'œil dehors. Les sons quotidiens reviennent. Il n'y a personne à l'extérieur...

 

À chaque apparition des "fantômes", Jack Clayton a recours à une mise en scène de la rupture créant ainsi un monde double et fascinant. Il utilise toutes les possibilités et la puissance des effets cinématographiques pour faire planer un doute, une hésitation dans l'esprit du spectateur. Ainsi le temps de ces apparitions fantomatiques, les bruits, les sons quotidiens, sont remplacés par un grondement et un souffle étrange (cf. la partie de cache-cache), un halo de lumière et l'usage d'un subtil et léger ralenti viennent troubler l'image (cf. l'apparition en haut de la tour), tout cela dans le but de distiller un doute, une perplexité dans l'esprit du spectateur. Miss Giddens est-elle folle ? Ces apparitions sont-elles le fruit de son esprit malade ? Les fantômes existent-ils réellement ? Les enfants sont-ils possédés par ces fantômes ? Jusqu'à la dernière image et jusqu'à un final bouleversant, le film garde tout son mystère. Portrait psychologique ou preuve de l’existence d'un autre monde ? Le doute persiste. Il s'agit là de fantastique, le vrai, le "pur".

 

Cette idée de rupture se prolonge par celle de contamination. La contamination des enfants par les adultes, thématique qui revient tout au long de la carrière de Jack Clayton : des enfants de Chaque soir à neuf heure contaminés par un père absent et alcoolique à ceux de La foire des ténèbres pervertis par un maître de cérémonie charismatique et diabolique. Dans Les Innocents cette contamination est double. Durant tout le film, Miss Giddens pense que les enfants ont été pervertis par les anciens domestiques. Les insultes que Flora profère, le comportement insolite, étrange et presque adulte de Miles (à ce titre les différents "échanges" entre Miss Giddens et le jeune Miles atteignent des sommets d’ambiguïté assez audacieux pour l'époque), tout cela tend à faire croire que les enfants sont possédés par les esprits pervers de Miss Jessel et de Peter Quint. Mais Miss Giddens ne fait-elle pas la même chose en faisant resurgir la mort de ses deux prédécesseurs? Miss Giddens, femme frustrée, seule et vieille fille (dans la lignée de ce que l'on a appelé les vierges folles des années 60, cf. Catherine Deneuve dans Répulsion en 1965) n'est-elle pas, à son tour, en train de pervertir ces enfants en voulant sans cesse les protéger des apparitions fantomatiques qu'elle est peut être la seule à voir ? Encore une fois rien n'est moins sûr, le doute plane et toutes les interprétations sont possibles.

 

Faisant intervenir de grands noms au générique ; on reconnaîtra la berceuse envoûtante de George Auric, l'admirable travail du noir et blanc de Freddie Francis et nul autre que Truman Capote au scénario. Le tout est relevé par une interprétation hors pair : Deborah Kerr en gouvernante douce de plus en plus rigide (frigide?) et instable, ainsi que la troublante performance de Martin Stephens, déjà habitué aux rôles diaboliques quelques années plus tôt dans le célèbre Village des Damnés de Wolf Rilla.

 

Loin des délires baroques et spectaculaires des productions Hammer de la même époque, tout concorde à faire de ces Innocents un point d'orgue du film d'épouvante gothique et psychologique. Le film de Clayton pourrait représenter sans conteste la quintessence du fantastique au cinéma. Riche, complexe, d'une inventivité formelle exceptionnelle et ayant inspiré des générations de cinéaste du genre (on pense au beau film Les Autres de Alejandro Aménabar), Les Innocents n'a pas fini de nous fasciner par sa beauté secrète et vénéneuse, tout comme son atmosphère trouble et inquiétante. En bref, un très grand film à redécouvrir d'urgence cet été dans les salles ( ndlr : dès le 15 juillet 2015).

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