Les Gens du monde : petit portrait d'un grand canard

Synopsis

Alors que la presse doit faire face aux grands bouleversements que représentent l’arrivée des blogs, tweets et autres révolutions du web, ce film propose une plongée au coeur du travail des journalistes du service politique du Monde, lors de la campagne électorale de 2012.

 

Critique

Yves Jeuland s'attaque à un gros morceau, celui d'une institution médiatique française et internationale incontournable ; le journal Le Monde. On ne pouvait pas espérer un réel sens critique et un pamphlet corrosif contre une presse plutôt convenue, paralysée par sa propre autocensure, de connivence avec les plus hautes instances du pouvoir et les sphères de la finance, cependant le spectateur averti saura se faire une opinion par lui-même. La démarche de Jeuland, contrairement aux nouveaux chiens de garde, ne se veut pas investigatrice ou émancipatrice, mais se présente plutôt sous une forme d'hommage en demi-teinte au métier de journaliste, croisant les interrogations déontologiques, les inquiétudes, les transitions technologiques de la presse, le traitement d'une campagne présidentielle en 2012 et les interactions sociales d'une rédaction si prestigieuse.

Il y aura parfois une complaisance intellectuelle un peu embarrassante du réalisateur sur son sujet, un manque de distance affective évident qui traitera l'information comme un métier difficile (ce qui est certain) mais avec bien trop peu de remise en question idéologique. Le Monde est un très gros journal, soumit aux restrictions budgétaires comme tout journal à tirages papier conséquents et donc aux pressions de ses actionnaires et il tend parfois, comme nombreux de ses concurrents, vers une forme de conventionnalisme de "classe" et une standardisation morbide de l'information. Tout cela se détecte bien dans le documentaire, sans pour autant que cela soit volontairement mis en exergue, car le curseur a été placé sur une tout autre thématique. C'est un peu dommage, mais le titre est clair, ce sont les gens du monde qui sont présentés et non l'immense machine du Monde en tant qu'institution de la presse française. Jeuland réenchante le journalisme qui en a bien besoin, en un "artisanat" où des centaines de petites mains tapent frénétiquement sur les claviers pour noircir la page blanche de caractères qui font l'information.

Les qualités principales du documentaire ne sont donc pas celles d'une enquête de terrain rondement menée sur le métier de journaliste mais plutôt le fait d'une caméra intimiste, présentant des portraits d'individus passionnés et passionnants et bataillant dans un flux anomique d'informations, de techniques et de connaissances, canalisés par les mantras des médias de masse et en concurrence directe avec l'omniprésence de la presse numérique. On observe malgré nous comment l'information conventionnée se fabrique d'elle-même, soumise au fast thinking et à des discours sociopolitiques standardisés, on s'attarde sur l'humain, le ressentis, l'affect, plutôt que l'organisation et le champ social journalistique. On comprend alors un peu les doutes, les prises de conscience, la difficulté d'informer comme on le souhaiterait...c'est bien ce qui est traité ici, l'individu, l'être humain, porté par des idéaux, mais freiné par l'empirisme, les mains parfois nouées, empêtré dans ses contradictions.

La caméra parfois téméraire (mais pas trop) intervient dans certains tournants décisifs de la rédaction, au cœur de quelques débats, de choix éthiques cruciaux, mais ne s'y attarde pas longuement et on sent tout au long du film une implication modérée dans la critique de cette soumission des grands médias aux groupes privés, et ce au détriment d'un réel pluralisme journalistique. Cependant, de réelles questions sont soulevées ou plutôt évoquées, comme celle du recrutement par cooptation des journalistes, ayant tous suivi un même cursus scolaire pour espérer décrocher le sésame de l'informateur "mandaté". On reste toutefois en surface, nous sommes au Monde, on ne déterre pas si facilement les petits secrets innommables dans le sanctuaire.

C'est donc un bilan timoré face aux gens du monde car malgré la présence de véritables problématiques actuelles et une réhumanisation du symbole social qu'est le journaliste (victime également des mécanismes de production de l'information malgré toutes ses bonnes intentions), on a un peu l'impression d'avoir sous les yeux un cadeau d'anniversaire, celui des 70 ans du Monde, grand journal personne ne le contestera, essoufflé à la fois par les transitions technologiques certes, mais peut-être aussi par son manque de capacité à se réinventer ? Tout cela est un peu évincé, au sein même d'une crise démocratique de plus en plus visible dans les civilisations occidentales, il aurait été bienvenu de faire preuve d'un peu plus de causticité, mais internet s'en chargera et il faut toutefois saluer les qualités du documentariste qu'est Yves Jeuland, il livre en effet un film sage, bienveillant, mais assumé.

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