[Fiche] Kwaidan (1964) : Tale of tales

Synopsis

La chevelure noire : un samourai est partagé entre l'amour de sa vie et les promesses d'une existence plus confortable en épousant une femme issue d'une famille rihe et prospère. La femme des neiges : deux bûcherons endurent le sort qu'une femme mystérieuse a décidé pour eux. Hoichi : un musicien aveugle, qui a offensé l'esprit d'un samouraï, transforme son malheur en bonne fortune. Dans un bol de thé : à chaque fois qu'il consomme un bol de thé, un samouraï voit l'image de l'homme qu'il doit combattre dans le futur. 

 

Fiche

Véritable classique du film d'épouvante japonais, Kwaidan se savoure d'un trait ou bien comme le permettent les modes de visionnage contemporains, en quatre expériences distinctes afin de distiller toute la substance d'un objet filmique multiforme, dont les couleurs éclatantes des décors se substituent à la noirceur intestinale des thèmes explorés.

Pour comprendre la portée de ce quatuor filmique, il faut remonter aux origines des mythes que Masaki Kobayashi met en scène avec une improbable maîtrise. Étrangement, ce film révélé à Cannes par le prix spécial du jury, tire ses inspirations du folklore de la culture japonaise certes, mais la structure de son récit doit sa paternité à un auteur européen. Lafacadio Hearn, journaliste et écrivain britannique s'installant vers 1870 ans à New-York, il y découvre alors les charmes de la culture nippone et porte une véritable fascination à l'empire du soleil-levant. Il tisse ainsi des liens avec l'ambassadeur du Japon et est invité en 1890 à devenir représentant de la presse anglophone à Yakohoma. En épousant sa femme Koizumi Setsu en 1896, il acquiert la nationalité japonaise, il est par la suite nommé responsable de la chaire de littérature anglaise à l'université de Tokyo. En 1904 est publié sous sa plume l'ouvrage Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, la plupart des histoires sont directement traduites à partir de vieux textes, mais aussi parfois recueillis oralement. Kwaidan est donc un film s'inspirant du folklore et des mythes japonais populaires recueillis par un écrivain britannique dans un livre mêlant étude des insectes, contes locaux et expériences personnelles. Les histoires ont parfois de belles manières de voyager à travers le temps, les mémoires et les langues. 

Le kaidan eiga (trad : films de fantômes), est une véritable discipline à part entière dans le cinéma japonais et voit son apogée grâce à de grands réalisateurs tels que Nobuo Nakagawa (Horreur à Tokaido, Histoire de fantômes japonais...), ou Akira Kurosawa (Le château de l'araignée (même s'il s'agit d'une adaptation de Macbeth)). Le revenant au Japon n'est pas qu'une apparition, il est un fait naturel propre à la culture shintoïste, une projection d'un désir de vengeance ou d'une malédiction, une manifestation de la culpabilité et de la folie (comme dans Les Cheveux noirs), sa présence se retrouve dans les contes oraux, les croyances, mais aussi dans les textes et les estampes. Kwaidan est clairement un film traditionnel japonnais destiné à être reçu et assimilé par un public occidental, il participera à populariser le genre dans nos contrées avec un succès certes plus retentissant ces dernières années si l'on fait référence à des longs-métrages comme Ring de Hideo Nakata et ses adaptations américaines. 

Kwaidan ne se laisse pas regarder comme un film d'épouvante, mais plutôt contempler comme une jolie obsession dont les volutes colorées d'ouverture, invitent le spectateur à pénétrer dans un monde fantastique où errent sans fin les âmes tourmentées. Presque entièrement tourné en studio, les décors et la lumière ravivent cette impression de rêve éveillé et fascinant, annonçant inexorablement l'objet horrifique comme la résultante d'une lente incantation menée par le réalisateur. Grâce à un processus filmique sublimé par des percussions omniprésentes qui ne sont pas innocentes à la tension projetée, nous sommes constamment dans l'attente de l'apparition paranormale comme d'un achèvement qui viendrait nous délivrer de l'expectative.

Unique en son genre, il présente dans chacune de ses parties une façon bien singulière d'aborder le thème de l'apparition spectrale. Les cheveux noirs invoque comme nous l'avons vu ci-dessus, la culpabilité du protagoniste, il n'y a d'ailleurs a priori aucun fantôme sinon les hallucinations d'un retour au foyer puis la découverte du cadavre bien réel. Ce corps en décomposition est la suite logique d'une certaine mise en scène de la putréfaction, un processus entamé par Kobayashi dès le départ du samouraï et qui trouve sa résurgence dans l'apparition horrifique des cheveux de la défunte. L'amour délaissé se transforme alors en un cruel anathème.

La femme des neiges, beaucoup plus théâtral dans son décor et sa mise en scène, n'hésite pas à personnifier complétement le spectre, rappelant les codes plus familiers des films d'horreur occidentaux contemporains et ce malgré une scénographie toute particulière, qui évoque picturalement tout le lyrisme des arts nippons. Il est aussi question d'y interroger la beauté pure de l'éternelle jeunesse, qui malgré la fascination qu'on lui porte, cache derrière elle une promesse maudite faite aux démons.

Hoïchi sans oreilles est certainement le récit le plus épique, caractérisé par une scène d'ouverture dont l'apparition magistrale des vaisseaux de guerre Genji et Heiké rompt avec les trois autres parties plus intimistes et centrées sur quelques personnages. Elle débouche sur une chorégraphie de combat éxécutée à la perfection à travers la mise en scène d'estampes. Ce véritable récit de guerre, dont le chant ressuscite pour un temps les fantômes égarés, précède la réapparition des esprits vaincus qui demandent à celui incapable des les voir, de conter à nouveau la bataille. Point d'horreur ici, sinon la volonté des morts de vivre éternellement dans les fresques et les mélodies des mortels, le culte des ancêtres étant fondamental au Japon. En essayant d'exorciser la présence des âmes tourmentées par l'apposition de sutras, Hoïchi y perd ses oreilles et est condamné à jouer éternellement l'infortune de ceux qui périrent tragiquement au combat.

Enfin le quatrième et dernier tableau, le plus mystérieux d'entre tous, Dans un bol de thé clôture la série par un conte inachevé, où l'apparition effrayante d'une âme, terrorise les mortels qui l'aperçoivent dans le reflet de l'eau. Il s'agit certainement du plus effrayant des récits réalisés par Masaki Kobayashi, car il laisse le spectateur dans la frayeur et le doute, questionnant l'écriture même du conteur et ne donnant ni raison ni explication à l'apparition de ce visage particulier et insondable. Cette dernière partie questionne-t-elle celui qui contemple son âme ? S'agit-il de la malédiction du conteur piégé par ses propres histoires et condamné à se battre contre son propre reflet ? La vérité serait-elle finalement la plus effrayante des manifestations ? Point de réponse ici, sinon le choix laissé au spectateur et une ouverture réflexive sur le processus de création.

L'exigence de Kwaidan ne doit pas décourager les plus curieux, l'aspect cérémonial de la mise en scène une fois dépassé révèle un film d'une incroyable beauté, initiant le béotien à un fragment captivant du cinéma fantastique japonais et montrant la virtuosité avec laquelle le réalisateur nous initie visuellement à l'art ancestral des contes de son pays.

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