Knight of cups : les racines de l'âme

Synopsis

« Il était une fois un jeune prince que son père, le souverain du royaume d’Orient, avait envoyé en Égypte afin qu’il y trouve une perle. Lorsque le prince arriva, le peuple lui offrit une coupe pour étancher sa soif. En buvant, le prince oublia qu’il était fils de roi, il oublia sa quête et il sombra dans un profond sommeil… » Le père de Rick lui lisait cette histoire lorsqu’il était enfant. Aujourd’hui, Rick vit à Santa Monica et il est devenu auteur de comédies. Il aspire à autre chose, sans savoir réellement quoi. Il se demande quel chemin prendre.

 

Critique

Commençons par ce qui ne va pas afin d'évacuer de ce texte, les aspérités bien visibles qui ternissent un peu la grandeur de Knight of Cups. Terrence Malick pèche par conformisme esthétique, il use et abuse des travellings au steadicam maintes fois employé dans The Tree of Life, se gorge de voix off ou de conversations désynchronisées afin de renforcer le mysticisme sous-jacent de ses propos et n'innove pas vraiment dans sa manière de conter l'existentialisme de la comédie humaine. Certes, tout cela peut au premier abord, dérouter et présenter son dernier long-métrage comme un poème sec et impersonnel qui ne raconte rien sinon les mouvements de sa caméra et les scènes morcelées d'un réalisateur aussi inspiré que formaliste. Tout cela est à la fois le défaut majeur du film, mais aussi la meilleure manière possible pour le cinéaste de traiter la morbidité des clinquantes illusions de la vie contemporaine. Malick déploie dans son dernier film ses confessions en forme de mille-feuille, où la beauté se réfugie sous la laideur et vice versa.

À force de montrer la beauté normative, celle des clips léchés, des publicités pour le luxe et des filtres instagram, à force d'en prendre la forme et d'inlassablement tourner autour des tableaux redondants de la grande parade des ostentations, Malick nous dégoûte de la dictature du "beau" pour mieux en souligner l'infinie vacuité. C'est ainsi que Rick (Christian Bale) évolue, dans ce monde froid et lointain, à la recherche permanente d'un bonheur illusoire, mené par son éternelle insatisfaction. Comme le prince à la recherche de la perle, il but dans la coupe et s'endormit, oubliant ce qu'il cherchait et les raisons de sa quête, ne voyant plus la simplicité du bonheur pourtant sous ses yeux et cherchant à ressusciter dans l'excès. Le cavalier de coupes, dans le tarot de Marseille représente l’indécision, il tend vers des buts célestes : l’amour, mais avance à contre-sens d’un achèvement final, marchant vers l’éternel recommencement (Le Mat). La symbolique ne s’arrête pas là car chaque intertitre représente par la suite le tirage d’un arcane majeur que Alejandro Jodorowsky interpréterait certainement bien mieux.

Dans Knight of Cups, bien que distancié par l’austérité de la relative splendeur de ce qui nous est montré, s'apparentant à un monde étrange et inconnu, nous sommes sans cesse renvoyés à notre quotidien dans une forme ultra-caricaturale. Hollywood est un monde étrange et fantasmé, il est inaccessible au commun des mortels, tout ce que Rick vit, qu’il s’agisse des soirées mondaines, des palais luxueux, des corps parfaits de femmes irréelles, n'a aucune raison de faire référence à nos propres expériences et l'identification semble improbable dans un premier temps. Inondés par la société du spectacle, par le sensationnalisme journalistique, le faste conformiste de la mode qui ne se renouvelle jamais à force de vouloir toujours se distinguer, la façade des réseaux sociaux qui réduisent nos vies numériques à des exercices de communication, nous sommes dans l'illusion permanente d'une vie qui serait meilleure dans la possession et la jouissance sans limites. Malick nous jette cela au visage dans l'abondance la plus nauséabonde qu'il soit. Premier avertissement du cinéaste : "vos rêves de luxure et d'opulence mèneront à votre perte, ne croyez pas un mot de ce que l'idéologie dominante pense vous faire croire, le bonheur n'existe pas dans la possession, il ne s'achète pas".

Finalement Malick se contente de reprendre la morale épicurienne sur l'idée du bonheur. Si les écrits du philosophe grec ont aujourd'hui été sémantiquement détournés pour leur donner un sens plus consumériste, il prescrivait avant tout une vie frugale ponctuée de quelques excès. Rick est en fait l'idéal type de la parabole de Schopenhauer, il souffre autant lorsqu'il désire que lorsqu'il possède, son existence est un balancement incessant entre le manque et l'ennui une fois ce manque comblé. Le film consiste à le voir recommencer sans cesse, invoquant les mêmes rituels ; les femmes, la luxure, le plaisir, puis la mer comme purgatoire, lavant ses péchés dans le remous des vagues.

L'âme est plusieurs fois décrite comme une forme abstraite contenue dans l'Homme et dont les ailes sont les vestiges d'une vie passée en apesanteur. La beauté serait alors la seule clé permettant aux racines de l'âme d'apercevoir encore un peu cette nébuleuse félicité. Nos vies contemporaines sont tellement coupées avec le réel, séparées de ce qui nous rattache aux forces telluriques, que la singularité de la vie est désavouée au profit d'un mode de vie qui ne s’embarrasse plus de la lenteur et cherche à jouir dans et de l'instantanéité. La surenchère des artifices nous apparaît alors comme le seul salut à notre perdition.

Un enchaînement de plans est assez symptomatique de cette idée fixe, on y voit une grande scène de musique électronique entourée d'immenses enceintes et d'une foule hypnotisée par ce spectacle, puis brutalement l'image d'un désert surplombé par des récifs montagneux nous apparaît. Le procédé filmique est d'une simplicité enfantine, mais il confirme la vision de Malick sur l'art et le divertissement. Il s'agit pour lui de tentatives sans cesse renouvelées de la part de l'Homme afin d'imiter la beauté primale de la nature et d'offrir à qui le veut, un palliatif éphémère à la contemplation. Mais que faire de substituts, aussi fabuleux soient-ils, lorsqu'une vie d'Homme en regorge ? C'est ainsi qu'à chaque passage d'hélicoptère ou d'avion dans le ciel, la caméra quitte le théâtre terrestre pour suivre la courbe des engins volants, comme un appel du dessus, un point de vue envié par Rick, qui se demande certainement si le monde qui l'indiffère n'est pas plus beau vu d'en haut.

Mais revenons-en à la quête principale de notre chevalier errant. Quelle meilleure façon existe-t-il en ce monde pour espérer ressentir le plus intensément et le plus déraisonnablement l'essence même de la vie, sinon l'amour ? "Tu sais que tu as trouvé le véritable amour lorsque tu ne doutes plus" murmure Elizabeth (Natalie Portman) à l'oreille de son prince déchu. La perle serait-elle alors l'amour ultime que tout être de chair cherche inlassablement ? La quête de vérité et celle de l'amour sont-elles une seule et même poursuite ? Mais c'est lorsque Rick détient entre ses doigts la vérité qu'il la renie, pensant pouvoir trouver plus de grandeur dans la grandiloquence. L'ironie du sort est que le montage de Malick revient sur Nancy (Cate Blanchett) lorsque Rick énonce la perle qu'il cherchait. Nancy est l'amour raisonné, l'amour confortable, la paix intérieure, l'équilibre et la compréhension, tout ce que le Prince semble fuir et rechercher dans un sempiternel chemin de croix.

Knight of Cups est un torrent de sensibilité, de sons et d'images, en adoptant un formalisme esthétique un peu austère (sublime photographie de Emmanuel Lubezki tout de même), Malick peut lasser, donner l'impression de tourner en rond, de bégayer et de rester sur ses acquis. Pourtant on ressort de ce film avec la formidable sensation d'avoir compris beaucoup de choses tout en étant passé à côté du film. La force indomptable de ce dernier long-métrage est certainement due à l'implacable maîtrise de son metteur en scène couplé à sa capacité à suggérer les énigmes tout en brouillant les pistes. Ce qui est certain c'est qu'il fait partie de ces films que l'on déteste ou que l'on adore, soit parce que l'on ne parvient jamais à dépasser l'austérité pompeuse de sa forme soit parce que l'on perçoit derrière l'épais brouillard des artifices flagorneurs, une fable ontologique vertigineuse.

Retour à l'accueil