Janis, little girl blue

Synopsis

Janis Joplin est l’une des artistes les plus impressionnantes et une des plus mythiques chanteuses de rock et de blues de tous les temps. Mais elle était bien plus que cela : au-delà de son personnage de rock-star, de sa voix extraordinaire et de la légende, le documentaire Janis nous dépeint une femme sensible, vulnérable et puissante. C’est l’histoire d’une vie courte, mouvementée et passionnante qui changea la musique pour toujours.

 

Critique

Janis Joplin est l'une des figures emblématiques des sixties, elle a fréquenté nombre de ceux qui ont changé la musique à jamais: Jim Morrison, Jimi Hendrix, Bob Dylan, Bryan Jones et tant d'autres... Aucune femme n'aura autant bouleversé le paysage musical de l'époque, pourtant sagement occupé par des Beatles encore débutants et bien loin de leurs prémices psychédéliques. Bob Dylan et Joan Baez s'attelaient quant à eux à passer une folk doucereuse sur toutes les ondes. Tous ces artistes étaient pourtant encore empreints du blues des pères de la musique noire américaine dont ils tiraient le majorité de leur inspiration. Plus de quarante années ont passé, et nous écoutons toujours la voix rocailleuse de notre chère Mama Cosmique. Elle fait à jamais partie intégrante des intouchables de la musique américaine, de ces artistes dont l'impact culturel est difficilement discutable, de ceux qui ont innové et nous marquent encore aujourd'hui au fer rouge, alors que le feu, lui, est éteint depuis près d'un demi-siècle. La forme documentaire lorsqu’elle traite des icônes est soumise à rude épreuve tant les attentes sont nombreuses. Si les plus novices ou les plus jeunes comprendront en partie les raisons pour lesquelles Janis Joplin reste une artiste inoubliable, les connaisseurs plus exigeants souhaiteront voir revivre une artiste dont ils pensaient tout savoir.

Nos grandes attentes seront pour le moins comblées. Amy Berg (repérée grâce au documentaire Deliver Us from Evil en 2006) fait revivre Pearl, avec justesse, sans romance et sans artifices. Ce qui pourrait passer pour une application scolaire dans la réalisation du biopic documentaire n'est en réalité qu'un détachement de son sujet, qui révèle un profond respect et une admiration sans limites pour l'artiste, sous forme de sources iconographiques chronologiquement agencées. Pas d'appropriation, la réalisatrice nous donne simplement à voir. Amy Berg, après sept années de recherche, la laisse aujourd'hui s'exprimer au travers d'archives jusqu'à lors inédites. On retrouve une honnêteté intellectuelle et émotionnelle que l'on peut reconnaître à Janis Joplin, tant dans ses textes que dans son comportement, il y a donc nul besoin d'envelopper la vie de Janis Joplin dans un joli papier de soie pour rendre le film plus attractif. La lecture par Chan Marshall (chanteuse plus connue sous le nom de Cat Power) de lettres particulièrement touchantes échangées avec sa famille et l'homme de sa vie, nous permet d'entrevoir qui elle pouvait être dans la sphère privée : une jeune femme en perpétuelle quête de reconnaissance et d'amour. Amy Berg transforme la lionne, l'emblème, la délurée Janis en une petite fille partagée entre la peur de décevoir, une autodépréciation constante et paradoxalement, une ambition parfois démesurée.

Le titre original Janis, little girl blue est par ailleurs le diapason du documentaire, dépeinte comme le "vilain petit canard" de la famille, peu assidue dans ses études, raillée par ses camarades à l'école qui iront jusqu'à l'élire plus laid garçon du campus, Janis sera restée tout au long de ses vingt-sept années de vie cette little girl, cherchant désespérément la gloire et la perfection, tant musicale que sentimentale. Ne noyant pas son affliction dans le southern comfort et l'héroïne, nous comprenons toutefois qu'elle y trouvait leur compagnie une fois le public sorti de la salle de concert. "Monter sur scène, c'est faire l'amour" disait-elle, comme si nous la laissions seule dans son lit après une nuit brûlante avec son public comme amant éphémère.

Amy Berg met en lumière un point essentiel: si Janis prônait l'acceptation de soi, de sa sexualité, car fidèle à la libération des mœurs de la décennie qui l'a vue grandir, elle fut en réalité elle aussi victime du grand rêve américain. Les nombreux témoignages des proches de Janis, comme ceux de sa sœur, de son frère, ou des membres de son groupe "Big Brother and the Holding Company", donnent un portrait fascinant d'une Janis fragile et mélancolique. Amy Berg a su mieux que quiconque nous montrer sa touchante dualité: jeune femme blessée au quotidien, effrayée par l'exclusion et l'abandon mais animée d'une force mystérieuse une fois sur scène.

Interviewée dans un talk-show américain, Janis Joplin donne une définition très personnelle de l'ambition. Le succès, l'argent, la reconnaissance évidemment, mais surtout, l'amour, car Janis désirait plus que tout être aimée, telle était sa réelle ambition. "Love, Janis" à la fin de chacune de ses lettres, résonne comme un écho : l'amour, sa recherche, son manque et son don à qui voulait le recevoir. Si des millions de personnes l'adulaient, le vide laissé par sa jeunesse chaotique l'aura toujours empêchée d'entrevoir ne serait-ce qu'un instant ce triomphe sidérant et cette adoration tant recherchée que tout le monde lui donnait, la laissant, finalement, comme la marginale qu'elle avait toujours été. Janis, little girl Blue, la petite fille sans estime d'elle même, exclue, que l'on jeta dans la fosse aux lions de la célébrité.

C'est ainsi que l'approche chronologique, néanmoins classique, est dépassée par son propre sujet, la réalisatrice s'efface pour complètement se recentrer sur la grande dame des sixties, et le documentaire prend aisément de l'ampleur grâce à son sujet lui-même, qui nous révèle une personnalité si paradoxale. Une telle intimité, ressentie comme une intrusion nous fait presque entendre Janis lire Joplin. À travers une de ses idoles, la réalisatrice fait témoigner toute une génération, à l'aube d'une nouvelle ère, plus libérée, presque fantasmée, celle des grands espoirs transcendants les ambitions passées des années cinquante.

On regrettera pourtant une décontextualisation complète de cet autoportrait post-mortem. À trop se focaliser sur l'intimité de l'artiste, Amy Berg en oublie certains aspects qu'il n'aurait pas fallu négliger. Si elle restera certes cette little girl blue fragile et craintive, elle fut aussi le modèle d'innombrables femmes décomplexées, devenant les figures de proue de groupes exclusivement masculins après 1960. Elle sut montrer que malgré ses blessures et les carcans normatifs de l'époque, elle fut une activiste texane qui aura lutté contre la ségrégation raciale, une beatnik dès les débuts du mouvement, une féministe malgré elle, transpirant d'une vigueur déroutante, d'une force énigmatique presque sexuelle. Si le documentaire manque quelque peu d'éléments contextuels clés, Amy Berg dresse le portrait tout en finesse, émouvant et surtout surprenant que l'on espérait, sur un ton authentique qui partage sans condescendance ni mélancolie, les rêves et les ambitions de l'énigmatique Janis Joplin.

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