[Fiche] The Big Lebowski (1998), Bowling, white russian & nihilisme

Synopsis

Jeff Lebowski, prénommé "The Dude", est un paresseux qui passe son temps à boire des coups avec son copain Walter et à jouer au bowling, jeu dont il est fanatique. Un jour deux malfrats le passent à tabac. Il semblerait qu'un certain Jackie Treehorn veuille récupérer une somme d'argent que lui doit la femme de Jeff. Seulement Lebowski n'est pas marié. C'est une méprise, le Lebowski recherché est un millionnaire de Pasadena. Le Duc part alors en quête d'un dédommagement auprès de son richissime homonyme...

 

Fiche

Les frères Coen sont passés maîtres dans l'art de raconter des histoires sur l'infortune, ils en relèvent toujours les aspects tragicomiques et tissent une toile dans le vide dans lesquelles les personnages se débattent inlassablement, même si pour The Big Lebowski, le duo mettra en exergue les tournures plus amusantes et ridicules au dépend d'une veine plus dramatique. Ils dépeignent souvent et avec une dextérité perforante, le flot continu de la vie comme un enchaînement hasardeux d’événements chaotiques que l'être humain tente de reconstituer sous des formes faussement cohérentes. Ils questionnent d'ailleurs de la même façon, l'homme face à Dieu et à la religion dans A Serious Man, long-métrage de 2009, truffé de références au judaïsme. Autre exemple, dans Inside Llewyn Davis, c'est la guigne, la course vers le succès et l'existentialisme qui sont passés au crible.

Dans The Big Lebowski, avec le recul et plusieurs visionnages, on constate toujours amusé à quel point l'histoire qui vient de nous être contée n'a aucune raison d'être. C'est finalement l'histoire d'un homme, sympathiquement oisif, entraîné dans une suite d'erreurs et de quiproquos, entre un faux kidnapping, un faux vol d'argent, de faux liens de causes à effets, assisté par un ami (mémorable John Goodman) dont le passé est une suite d'extrapolations sur la guerre du Viêt Nam et un attachement à une religion à laquelle il n'appartient pas.

Les personnages eux-mêmes sont des anti-protagonistes dont le background est une caricature, le produit d'une société anomique où les acteurs se rattachent aux symboles archétypaux de leur condition pour exister en tant que personnages, comme s'ils tissaient une raison d'exister dans le scénario de leur vie, à travers un rôle de composition aux répliques déjà écrites. Au final, aucun bénéfice pour eux et aucun réel dénouement, sinon la mort d'un proche dont personne ne se préoccupait (la scène des obsèques étant terriblement hilarante), suite illogique d'une aventure grotesque qui se base sur des malentendus et un retour constant à la case départ.

Paradoxalement, le moins "absurde" des personnages est Jeff Lebowski, cette indulgence est due à cette rare capacité qu'ont certaines personnes à ne pas se prendre au sérieux, à ne pas prêter d'importance aux incohérences,The Dude plane au-dessus Los Angeles et se contente d'une vie rythmée par le son des quilles sur le parquet d'une piste cirée, mieux il ne joue aucun rôle sinon le sien, d'où la coolitude qu'on lui attribue.

À travers des scènes psychédéliques qui forgeront la patte graphique du film, la puissance dédramatisante de The Big Lebowski en fait un film dont la folie douce a des vertus apaisantes. L'ingénuité du Dude et sa capacité d'abnégation, le place en marge des autres personnages et ce décalage participe à renforcer l'incongruité des situations. Qui mieux que les frères Coen parodient la vie elle-même ? Un spectacle dont les évènements fâcheux sont souvent la source d'absurdités et d'interprétations fallacieuses de la part de ses acteurs. Dernièrement, le Inherent Vice de Paul Thomas Anderson rappelle d'ailleurs les errances grotesques du Dude mais cette fois à travers Doc Sportello incarné par Joaquin Phoenix.

Si les "méchants" ici sont de pathétiques artistes nihilistes, dont les croyances philosophiques se limitent finalement à l'appât du gain, c'est le film lui-même qui présente le monde comme dénué de sens, de but et de vérité, et la farce est sublime quand les nihilistes eux-mêmes sont incarnés par des imposteurs incompétents, doublés de matérialistes. C'est bien cette dimension absurde qui est relevée dans The Big Lebowski, celle qui dépasse les personnages et les spectateurs et il est bien moins vertigineux d'en rire à travers de risibles anecdotes où la comédie humaine prend toute son ampleur.

"De temps en temps y a un homme… Je dirais pas un héros, c'est quoi un héros ? Mais de temps en temps y a un homme qui, et c'est du Duc (ndlr The Dude dans la version originale) que je parle là, de temps en temps y a un homme… Enfin, un homme qui est exactement à sa place, qui colle parfaitement dans le tableau comme le Duc à Los Angeles. Et même si c'est un fainéant, ce qui était le cas du Duc qui était sans doute le plus grand fainéant de tout Los Angeles, ce qui le qualifierait haut la main pour les championnats du monde de la spécialité. De temps en temps y a un homme, de temps en temps y a un homme… Ah, voilà que j'ai perdu le fil".

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