[Fiche] Alphaville (1965), poésie dans la nuit

Synopsis

Dans une époque postérieure aux années 1960, les autorités des "pays extérieurs" envoient le célèbre agent secret Lemmy Caution en mission à Alphaville, une cité désincarnée, éloignée de quelques années-lumière de la Terre. 

Fiche

Neuvième film de Jean-Luc Godard, Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution réuni à l'écran Eddie Constantine, Anna Karina et Akim Tamiroff dans un étrange polar de Science Fiction, à la croisée de Métropolis, des univers orwelliens ou encore des dystopies d'Huxley ou de Bradburry. 

Lemmy Caution, figure incontournable des romans de littérature noire et de nombreuses fois interprétée par Constantine dans de précédentes adaptations, est ici détourné par Godard qui dissout la figure classique du célèbre héros, faisant des punchlines de cet agent du FBI bagarreur des répliques dissonantes dans un univers qui n'est pas le sien. Godard assez peu habitué à coucher un scénario sur papier, demanda d'ailleurs à son assistant réalisateur Charles Bitsch d'inventer un script de Lemmy Caution pour faciliter le financement d'une adaptation à contre-emploi. Évidemment, le réalisateur ne prit nullement compte de cet appât et trahit toutes les habitudes du protagoniste imaginé par Peter Cheney pour l'immerger dans les méandres d'Alphaville, cette étrange cité régie par un cerveau informatique totalitaire.  

Comme à son habitude, Godard s'attache à appuyer son film sur de nombreuses références philosophiques, ces citations si elles peuvent sembler abscons et occulte, balisent un monde où tout est technique, agencement et rationalité. Ainsi Borges, Nietzsche, Pascal, Eluard, Bergson, Céline... viennent en renfort pour raviver l'âme des habitants d'Alphaville, dont la colère, l'amour et l'imagination sont exclus d'un système purement holistique. C'est bien la faillite de la technologie à intégrer l'existentialisme des êtres humains qui préoccupe Godard, reléguant les choix et le libre arbitre à des données de traitement que le système ne comprend plus. 

Lemmy Caution est donc l'agent infiltré qu'il faut éliminer, un virus venu des pays extérieurs pour sauver ceux qui ne savent plus pleurer (sublime Anna Karina) et détruire Alpha 60 - le centre nerveux de la ville-machine. Le principe de cette quête évoque bien entendu Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley où le malheur n'existe plus et les chagrins se soignent à coups de soma ; un antidépresseur accessible par tous, tout le temps. Les émotions ainsi refoulées (ce qui n'est pas sans rappeler l'excellent Vice Versa des studios Pixar où la tristesse est inhérente au développement humain) participent à la mécanisation des êtres et de leur comportement rendu prévisible.

L'autre grande référence est bien entendu 1984, surtout sur l'inquiétude que porte Godard sur l'asservissement du langage sous le joug d'un monde technologique. Le langage étant la structure indépendante que les sémiologues étudient en interaction avec  la vie sociale et l'environnement culturel, il est une menace pour "la pensée libre" si un pouvoir quelconque le contrôle. C'est toute la problématique du Novlangue dans le chef-d'oeuvre d'Orwell, où les mots vidés de leur essence et destitués de leurs schémas de pensée, se dissocient des concepts qui y sont rattachés. Ainsi cette crainte semble se vérifier aujourd'hui dans les relations politico-médiatiques qui ne cessent d'entretenir les discours propres à l'ère post-vérité.

Initialement le rôle du Professeur Von Braun, responsable du bon fonctionnement d'Alpha 60 devait être campé par le sémiologue Roland Barthes qui refusa le rôle. Ce choix dans le casting pourrait laisser présager la méfiance et par la même occasion l'ironie que Godard portait sur le structuralisme et la façon de penser le langage comme une chose observable à l'aune d'un système quand le cinéaste semble défendre dans Alphaville l'incohérence libertaire de la poésie (cette supposition n'engage que l'auteur de cet article). La poésie étant pour lui, le libre arbitre linguistique total, la seule forme capable de se désolidariser de tout quadrillage sémantique et donc idéologique.

Une vision que l'on retrouve dans les textes d'Antonin Artaud et particulièrement dans ses lettres à Jacques Rivière où il explique à celui qui refuse de le publier à cause de "maladresses" et "d'étrangetés déconcertantes", qu'il est en "disponibilité de poésie". "Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s'atteint pas tout à fait. Il ne réalise pas cette cohésion constante de ses forces sans laquelle toute véritable création est impossible. Cet homme cependant existe. Je veux dire qu'il a une réalité distincte et qui le met en valeur. Veut-on le condamner au néant sous le prétexte qu'il ne peut donner que des fragments de lui-même. ? [...] Je me rends parfaitement compte des arrêts et des saccades de mes poèmes, saccades qui touchent à l'essence même de l'inspiration et qui proviennent de mon indélébile impuissance à me concentrer sur un objet. Par faiblesse physiologique, faiblesse qui touche à la substance même de ce que l'on est convenu d'appeler l'âme et qui est l'émanation de notre force nerveuse coagulée autour des objets". Même si Artaud fait ici état de sa folie, il ressent la création comme un abandon de la cohésion de ses forces, c'est à dire finalement, comme un geste pulsionnel qui outrepasse les limites du raisonnable et du tangible. N'est-ce pas ce que tente de démontrer Alphaville, en réapprenant aux individus à oser la folie de la mélancolie, de la poésie et de l'amour. Il y a dans ce film, une vision bien plus romantique que sa forme théorique pourrait laisser paraître. 

La prépondérance de la poésie dans le film n'est pas un hasard, elle est pour Godard le fer de lance de la résistance, une idée renouvelée par Alejandro Jodorowsky dans son magnifique Poesia sin fin, un mantra dans les textes d'Alain Damasio (notamment dans ses nouvelles issues du recueil Aucun Souvenir assez Solide ou encore dans son premier roman La Zone du Dehors, dont les faits se déroulent étrangement en 2084)". - "Savez-vous ce qui transforme la nuit en lumière ? Demande Alpha 60 - La poésie, rétorque Lemmy Caution". Lorsque Natacha Von Braun lit les textes d'Eluard issus de Capitale de la douleur, alors la caméra de JLG se fait plus douce, rivée sur le visage des acteurs (et de la femme qu'il aime), à la recherche d'une humanité enfouie, d'une erreur qui viendrait dérégler la soumission programmatique à laquelle l'Homme se serait volontairement rangé, par souci d'optimisation et de productivité ou peut-être tout simplement par indolence et par dépendance au confort illusoire...

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