Ex Machina : Nous les robots

Synopsis

Caleb, 24 ans, est programmateur de l’une des plus importantes entreprise d’informatique au monde. Lorsqu’il gagne un concours pour passer une semaine dans un lieu retiré en montagne appartenant à Nathan, le PDG solitaire de son entreprise, il découvre qu’il va en fait devoir participer à une étrange et fascinante expérience dans laquelle il devra interagir avec la première intelligence artificielle au monde qui prend la forme d’un superbe robot féminin.

 

Article

Qu'on le veuille ou non, les films sur l'intelligence artificielle ne sont plus vraiment de la Science Fiction, mais plutôt une réflexion philosophique contemporaine, soulevant des questions éthiques, morales et existentielles sur l’avènement d'une nouvelle espèce issue de la technologie humaine. En attendant qu'apparaisse le premier robot muni d'une véritable I.A (dix à trente ans d'après les experts, ce qui est relativement imminent), nous avons déjà un solide référentiel pour nous préparer à l'inévitable.

De Asimov à Philip K.Dick pour la littérature, de Fritz Lang à Stanley Kubrick au cinéma, les réflexions sur les robots est une préoccupation bien plus ancienne que les auteurs et réalisateurs susnommés. Si déjà le concept du Golem issu de la mythologie juive du Moyen-Orient (Talmud) interroge l'homme face à la création d'un être artificiel dépourvu de libre arbitre et de sa perte de contrôle sur une telle créature, on retrouve universellement cette obsession au sein de diverses civilisations, que ce soit les homoncules des alchimistes en occident ou du géant de bronze Talos dans la mythologie grecque.

D'un point de vue purement étymologique, les robots seraient des êtres mécaniques capables de reproduire et d’imiter les comportements humains, où d'effectuer des tâches que l'Homme ne peut accomplir avec ses capacités physiques limitées (Robot de Rabat en slave = Travail, terme issu de la pièce de Karel Capek R.U.R.), de l'autre l'intelligence artificielle est une simulation de l'intelligence humaine, l'apprentissage perceptuel, le raisonnement critique et la mobilisation des capacités mémorielles, dont Alan Turing formalisa une première réflexion en 1950. C'est de là que part toute la problématique de Ex Machina ; surpasser ce test.

En effet, le test de Turing consiste à confronter verbalement un humain avec un ordinateur et un autre humain à l’aveugle. Si l’homme qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé le test avec succès. Mais la question qui confronte Caleb à Ada (le robot), n'est pas de savoir si la machine imite parfaitement l'être humain, mais de savoir si elle a su créer une conscience à part entière, un libre arbitre, faisant d'elle un être doué de raison et de sensibilité.

Le film prend alors des atours de thriller psychologique, où le trio des personnages créer des rapports d'interdépendance et de manipulation. Finalement qui utilise qui ? Qui est la créature de l'autre ? Qui tente réellement de dépasser le test de Turing ? En jouant sur la subtilité qui sépare la conscience humaine d'une I.A aboutie, Alex Garland (Scénariste de La Plage28 jours plus tard...) interroge l'humanité de chacun et se permet même de regarder les robots comme des êtres plus humains que leurs propres créateurs.

Si le robot est conditionné par son programme, l'être humain est conditionné par son milieu social, son éducation, son code génétique... Créer un être doué de raison et le maintenir emprisonné dans une pièce close, fait de l'humain une sorte de Dieu-despote, il faut alors tuer le Dieu pour renoncer à la captivité, ce qui nous renvoie naturellement aux concepts de Nietzche et à la crise morale que les robots pourraient avoir en s'apercevant de l'infériorité de leurs créateurs de chair... Rien d'original à cela puisqu'on retrouve cette thématique dans Battlestar Galactica ou encore dans les nouvelles d'Isaac Asimov. Cependant, le réalisateur passe outre la loi de la robotique afin de mieux ancrer son récit dans un véritable rapport de force. En effet, si le robot n'est pas tenu de respecter la vie humaine, cela laisse le champ libre à de périlleuses confrontations dont la S.F est traditionnellement friande (complexe de Frankenstein) ...

La mise en scène épurée fonctionne alors assez bien avec l'idée que l'on se fait d'un thriller technologique, le huis clos reste convaincant, la taille démesurée du domaine dans lequel vit Nathan (PDG d'un Google renommé BlueBook pour le film) n'empêche pas de ressentir l'isolement et l'enfermement. Au passage on notera les inquiétudes quant à l'omniprésence dans nos vies du géant américain qui admet sans vergogne espionner tous ses utilisateurs grâce à son moteur de recherche et avec l'approbation des entreprises qui lui fournissent ces données.

Ex Machina est bien un produit de son temps, réalisé avec un budget limité, il reste pour autant très crédible, on notera d'ailleurs la qualité graphique du corps d’Ada et les efforts impressionnants quant au décor. Pour le reste, il laisse une impression fâcheuse de glisser sur la surface et de ne jamais approfondir les thèmes qu'il survole, il se focalise avant tout sur le thriller et ne fait que des références scolaires à des concepts philosophiques, comme pour légitimer le choix de sa thématique. La photographie soignée est à l'image d'un scénario finalement assez traditionnel, parfois entrecoupé de fulgurances qui donnent au film sa singularité (la scène de danse avec le robot, Caleb face au miroir doutant de son humanité...), mais il est à des années-lumière d'un 2001 ou même d'un A.I Artificial Intelligence qui n'ont pas peur d'aborder le sujet avec le défi intellectuel que cela représente. Ex Machina est un thriller intéressant, mais certainement pas un grand film de Science Fiction.

Finalement, le film n'apporte pas sa pierre à l'édifice et ne fait que vulgariser des concepts déjà largement répandus et compris par bon nombre d'entre nous, mais sa posture intimiste sauve le manque de grandiloquence scénaristique que l'on pourrait attendre d'un tel film. Cela permet d'admettre pour la première fois que l'intelligence artificielle n'est plus un fantasme, mais une réalité qui risque de bouleverser notre civilisation dans un futur très proche.

La familiarité avec laquelle Ada est filmée prend le contrepied d'un cinéma de S.F habituellement spectaculaire et volontairement utopique/dystopique qui fige les robots dans un univers uniquement fictionnel. Autre fait notable, ici le robot est conscient de sa nature non humaine, les circuits qui le composent révèlent un corps entièrement artificiel, ce qui met en exergue la prédominance de "l'âme" et non du corps comme condition sine qua non de l'être humain. Ces deux choix judicieux de mise en scène, nous laisse imaginer que demain, un robot pourrait bien nous faire la conversation dans la rue, peut-être tomberions nous sous son charme, sans même que nous ne puissions soupçonner sa nature mécanique...

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