El Clan : Sauter dans le vide

Synopsis

Dans l'Argentine du début des années quatre-vingt, un clan machiavélique, auteur de kidnappings et de meurtres, vit dans un quartier tranquille de Buenos Aires sous l'apparence d'une famille d'apparence ordinaire...

 

Critique

Le dernier film de Pablo Trapero riche en promesses insufflées en grande partie par une campagne publicitaire arguant la participation de Pedro Almodovar dans la production du film, n'est pas moins une déception qu'une suite d'incongruités de mises en scène et de futilités scénaristiques. Le début du film s'ouvre sur des archives historiques sous la dictature militaire argentine puis sur la libération du pays, on s'attend donc à un thriller mêlant corruption et fresque politique d'un pays encore fortement marqué émotionnellement par los desaparecidos, victimes enlevées entre 1976 et 1983 par une succession de quatre juntes militaires fascistes. Que nenni, le réalisateur de Leonera se targue dans diverses interviews de ne pas vouloir faire un film politique mais seulement un polar, rejoignant la longue liste des artistes ne comprenant pas l'imbrication entre une histoire et son contexte. Même Quentin Tarantino dans son cinéma ultra-stylisé et décuplant la force des codes cinématographiques pour mieux se les approprier (quitte à changer l'Histoire dans une belle revanche cinématographie, voir Inglorious Basterds), creuse à sa manière le contexte historique en mettant en exergue ses problématiques  (racisme, esclavagisme, violence, misogynie...). Idem pour de grands noms comme Spielberg ou Scorcese, à la fois conteurs de talents, mais aussi capables de digérer un environnement (politique,sociale,historique...) en incluant les forces contextuelles à leurs récits et l'interdépendance que cela impose à leurs personnages.

Pourquoi systématiquement nier le politique ? Jacques Audiard malgré ses indéniables qualités de metteur en scène, s'impose un peu malgré lui en chef de file des cinéastes apolitiques avec Dheepan et sa palme, reléguant le contexte à un simple élément du décor et refusant la confrontation des enjeux sociopolitiques. Un jeu bien dangereux. Trapero dans cette même idée, refoule consciemment une force politique qui ne demande qu'à jaillir d'un cadre narratif exigu et par conséquent dépourvu d'intérêt. Il garde toutefois sous le coude  l'argument fallacieux pour distributeurs en manque d'arguments : "inspiré d'une histoire vraie". Dans ce cas, pourquoi ne pas dire la vérité sur l'époque plutôt que de se ranger uniquement du côté des bourreaux, se contentant d'alterner entre action (phases de kidnapping) et intimité (cocon familial) ?

Le désengagement citoyen des artistes et des producteurs fait froid dans le dos, l'autocensure témoigne d'une époque où l'on conçoit qu'un film puisse raconter une histoire hautement politique - puisqu'on y parle de personnages évoluant dans un contexte historique strictement délimité dès le départ, impliquant de réelles problématiques que l'art se doit de traiter - sans pour autant traiter ce contexte, pire en l'utilisant comme une simple "atmosphère". Drôle de façon de prendre ses responsabilités quand une période noire de l'Histoire devient un simple emballage mercantile pour petit thriller maniériste.

Ce que nous présentons comme la politique actuelle, du moins la politique de vitrine médiatique, n'est rien moins que de la communication, la politique contemporaine selon le sens commun qu'on lui attribue et tout sauf de la politique, c'est d'ailleurs souvent pour cela que les gens disent : " la politique ne m'intéresse pas" ou "je n'y connais rien en politique". Ce que les gens veulent dire, c'est que le spectacle médiatique de la politique est tellement désolant qu'ils n'y portent aucun intérêt, mais en vérité tout le monde a des intérêts politiques et une vision sociétale. Le politique est devenu une question d'ordre privé, car quasiment invisible dans l'espace public, le détournement sémantique en a fait un terme désuet et on confond "foire des communicants" avec la politique. La plupart des "grandes figures" politiques médiatiques actuelles (aux petites ambitions mesquines) ont eux-mêmes déserté le champ politique en répétant machinalement des logorrhées électoralistes qui ne servent qu'eux-mêmes, la responsabilité artistique est donc d'autant plus importance dans ce contexte d'appauvrissement philosophique, elle se doit de revitaliser les oeuvres et les débats, c'est un devoir. Dans une forme artistique assez différente, le réalisateur chilien Patrico Guzmán n'hésite pas à déterrer l'Histoire de son pays tout en nous parlant de l'eau, des étoiles et de liens qui unissent inexorablement l'être humain à son environnement, son passé et son futur. 

En plus de passer volontairement à côté du plus important, Trappero se perd dans un montage confus, sorte de cafouillage auteurisant censé se distinguer par l'originalité de son rythme, mais qui ne fait que révéler les grossières coutures d'un scénario qui n'a rien à dire. D'accord un plan en travelling est particulièrement intéressant lorsqu'il montre une famille banale, évoluant dans une maison chaleureuse mais qui cache pourtant en son sein, une des victimes du kidnapping (visible dans le trailer). Mais que reste-t-il sinon la platitude des scènes d'enlèvement, contrasté par l'apparence du bon père de famille qui aide sa fille à faire ses devoirs ? Rien, pas d'explication, pas d'investigation politique, pas de prises de positions, pas d'approfondissement, pas d'exploration du "mal" ou de la responsabilité du mal (thème central dans la pièce de théâtre Les Mains sales de Jean-Paul Sartre) ? Rien sinon la répétition maladroite de clichés filmiques et des retournements de situations prévisibles. Cas d'école désolant : le père demande à son fils de l'amocher en prison pour prétexter une maltraitance des policiers lors du procès, le fils refuse pour ne pas aider son père qu'il décide enfin à haïr pour avoir ruiné sa vie et celle de ses proches, le père le pousse à bout en insultant sa petite amie, le fils tombe bêtement dans le piège et tabasse son père. Pathétique. 

El Clan s'enlise dans la figure de ce qu'on pourrait nommer le film-prétexte ; contexte historique relégué en tant que décor, personnages caricaturaux sans ambivalence et dépourvus de ressors psychologiques, aucune mise en abyme sociologique, pas de curiosité intellectuelle sur la raison des actions de ses personnages, effets de montages surannés, intrusions musicales non justifiées (la musique est cool et alors ?), en bref, le film est à l'image de son plan final : un grand saut dans le vide. 

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