Dheepan : Une famille en or

Synopsis

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

 

Critique

Jacques Audiard est un enfant de Cannes, comme beaucoup d'auteurs de la croisette, ses films sont récurrents en sélection officielle et si le cinéaste français avait manqué de peu l'ultime onction pour Un Prophète en 2009, il lui aura fallu six ans, et entre-deux De Rouille et d'Os, pour finalement rejoindre le club fermé des réalisateurs palmés.

Toutes les palmes d'or sont sujettes à débats, c'est ce qui fait tout l'intérêt de la récompense, bien souvent elles ne gratifient pas un film mais une carrière, ce qui est dommage, car certains auteurs à la filmographie désuète sont parfois pris de fulgurances. Parfois, et c'est tant mieux, l'auteur et sa filmographie sont récompensés avec un dernier film tout aussi brillant. Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan en est l'exemple le plus récent. C'est chose courante, dans les grands festivals et particulièrement à Cannes, de laisser la priorité aux noms cooptés. Cannes on y fait souvent carrière (parfois à juste titre, ne soyons pas mesquin, on pense aux frères Cohen, à Jane Campion, David Cronenberg et bien d'autres...) en espérant un jour entrer au panthéon. La sélection 2015 était particulièrement soumise à cette loi d'airain, on connaît certes la règle cannoise et son algorithme de sélection, c'est toujours un peu redondant de s'en émouvoir avant et après chaque édition, mais la dernière sélection s'est montrée pour beaucoup - toutes sensibilités confondues - particulièrement peu excitante.

"Palme d'auteur" pourrait-on dire, parce que beaucoup avaient soufflé aux oreilles médiatiques la volonté du jury de distinguer Audiard en 2009, Huppert préférant un de ses réalisateurs fétiche (Mickael Hanneke) au réalisateur français pour la récompense suprême. 2015 ne serait-il pas l'heure de la revanche ? Il faut toutefois admettre que Dheepan n'est pas le grand film escompté, ni la révélation de l'année, simplement un pastiche semi-esthétisant qui tente mollement une plongée naturaliste bardée de lieux communs. Audiard est un grand metteur en scène, il l'a prouvé à maintes reprises, mais ce n'est pas ce dernier film qui sera le point d'orgue de sa carrière.

Un prophète, le véritable chef-d’œuvre de Audiard, avait été l'aboutissement d'un long travail de recherche sur la société carcérale et témoignait de solides atouts scénaristiques, d'un référentiel filmique très bien exploité empreint d'une vaine mystique qui envoûtait une mise en scène se voulant pragmatique. L'exercice brillant de Jacques Audiard montrait déjà son goût prononcé pour les effets de démonstration musclés, mais transcendait le truisme du film coup-de-poing et mettait au centre des débats un vrai sujet de société.

Apparemment contenté par ses précédentes formules, Audiard pêche finalement par autosuffisance, il semblerait que la contagion ait également atteint Sorrentino et Garrone cette même année. En ne questionnant plus leur cinéma, ces auteurs fusionnent inexorablement avec la masse informe qu'est le film d'auteur exportable labellisé par les festivals. Il n'y a aucun mal à amener l'exigence au grand public pour faire plaisir aux investisseurs tout en préservant une qualité filmique, Drive ou encore Mad Max : Fury Road en sont les récents symboles.

C'est toujours le point critique qu'atteignent la plupart des auteurs bankable, lorsqu'ils commencent à être plébiscités par un public, à être reconnus pour leur "patte", à marcher tel le funambule sur la corde raide, balançant entre redondance et dépassement de soi. C'est ce qui guette Xavier Dolan, qui sera très attendu pour son prochain film, maintenant révélé au grand public par Mommy.

Dheepan ne peut se réduire à une réplique inanimée, il y a de solides rouages qui maintiennent le film en état de marche, mais il confond trop souvent fable sociale avec (mauvaise) opinion journalistique, ce qui est décevant quand on connaît les capacités de distanciation de son réalisateur. Outre le fait que les banlieues françaises soient considérées comme de véritables zones de guerre, analyse de comptoir dont les journaux télévisés sont friands, l'Angleterre fantasmée comme une terre d'asile apaisée (admettons), Dheepan n'a aucune volonté de radiographier des faits sociaux comme il le prétend, il s'acquitte de ce rôle en se focalisant essentiellement sur la revanche. Revanche d'un auteur considérant qu'il fut escroqué en 2009, Audiard semble redoubler d'acharnement avec Dheepan, au point d'en faire le leitmotiv de son film, reléguant le milieu social à un simple décor, un simple ornement pour son histoire.

Du début à la fin, il n'a de cesse de malmener ses protagonistes pour renforcer l'empathie du spectateur et faire monter la tension d'une scène finale où le petit Tamoul innocent reste avant tout une machine de guerre qu'il ne faut pas trop asticoter. Comme si tout le film avait été le condensateur unique, servant une scène finale "émancipatrice". Il y a comme un arrière goût désagréable de morale "bourgeoise" dans ces portraits, un petit air pernicieux de "c'est pire ailleurs, ne fais pas trop le malin avec tes petits problèmes de banlieue", qui tend à nous conforter dans le fait que Jacques Audiard ait un peu mélangé les faits et les opinions comme dirait l'amie imaginaire de Riley dans le génial Vice Versa...

Si on passe sur l'incohérence scénaristique finale où notre protagoniste brûle la moitié du quartier pour ensuite aller vivre tranquillement le rêve londonien, beaucoup d'autres choses font de Dheepan un film aux petites ambitions qui aborde sans les outils adéquats un sujet sociétal bien trop gros pour lui. Dans l'exercice du pseudo-sociologue resquilleur, on dirait que Bidegain fait carton plein cette année, s'illustrant déjà un peu trop avec son horrible petit film Les Cowboys (Quinzaine) dont le scénario et la mise en scène en plus d'être imbuvables, parviennent sans complexe à condenser tous les poncifs et préjugés d'une investigation menée par Bernard de la Villardière et Franz Olivier Giesbert réunis (pardonnez cette vision cauchemardesque).

Certaines scènes méritent certes d'être saluées, à l'instar d'une image forte où notre héros tamoul vend des breloques lumineuses sur les boulevards parisiens. C'est certainement l'une des premières fois qu'un film redessine de tels faciès, figures familières de notre quotidien, dans un ballet mélancolique d'une belle intensité. Même si la scène finale est injustifiée et mise sur une violence spectaculaire complètement décontextualisée, la coordination technique impressionne par sa maîtrise. On voit aussi que Audiard s'efforce d'avoir un regard analytique, à défaut de parvenir à dépeindre une réalité sociale, on perçoit une démarche bienveillante et une volonté, certes un peu manquée, de déconstruire les raccourcis intellectuels. C'est en ça que le film est inexplicable, car s'il évite certains pièges sans problèmes, ce n'est que pour mieux sauter à pieds joints dans d'autres. Le gros problème de Jacques Audiard est qu'il aime les ébauches, les grands contrastes, les histoires hautement charismatiques ; le faible contre le fort, le petit marginal contre le reste du monde et qu'il détourne les clichés sociaux les plus archétypaux pour matérialiser sa revanche.

Le public cannois est toujours plus critique, non pas qu'il soit forcément plus objectif, mais parce qu'une sélection créée d'immenses attentes, attentes que Dheepan ne saurait combler. Si l'imagerie du cinéaste français fonctionne habituellement dans ses autres films, elle est ici assez malvenue et s'avère "trop contrôlée" , pour un sujet à peine maîtrisé, voire survolé, servant de décor, mais jamais de contexte. La faute peut être grave, car même si la volonté d'Audiard n'est pas de stigmatiser, à l'heure des récupérations politiques, un tel geste artistique primé par une palme d'or, viendra raviver un peu plus les vieux démons réactionnaires, en donnant de l'eau au moulin du sécuritarisme latent, réactivant le fantasme des banlieues incontrôlables de 2005...

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