A Touch of Sin

Synopsis

Quatre destins croisés dans une Chine transfigurée par de lourdes transformations économiques et sociales...

 

Critique

Jia Zhang Ke signe une fresque sociale ambitieuse et de grande ampleur à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, il dissèque brutalement les paradoxes d'une société chinoise qui oscille entre un communisme fictif et un ultra-capitalisme d'une violence inouïe.

La violence, c'est d'ailleurs le thème central de ce film qui explique brillamment les sentiers qui mènent à la "déviance". Dans un monde où l'ubiquité de l'image nous impose un traitement de l'information concis et incomplet, on prend rarement le temps de remonter à la source pour comprendre ces faits banalisés, traités sporadiquement par les médias pour ensuite retourner dans le monde désenchanté de l'indifférence générale. Mais les frustrations restent et l'âme humaine est parfois trop faible pour garder raison, la violence prend des formes multiples ; dans la précarité, l'inégalité, la perte de repère, elle ne disparaît jamais et ressurgit dans des actes désespérés, des tentatives isolées... Le système engendre la violence, les individus entretiennent le système, c'est un cycle infernal, inaltérable ?

Le réalisateur laisse transparaître dans ces plans contemplatifs, une désagréable impression que le sang peut jaillir à tout instant, dans cet arrière-plan grisâtre et enfumé, théâtre de l'industrialisation chinoise, qui prive la majorité de la population de ces rêves de partage et fabrique une élite, celle qui règne sur le monde et impose sa justice, car si Jia Zhang Ke nous parle de son pays natal, il prend bien la température d'un monde globalisé et inégalitaire. Faut-il considérer ce film comme un avertissement ? Peut-être bien, il faut se méfier de l'eau qui dort, mais l'eau peut-elle vraiment lutter contre le gigantisme ? Il y a dans ces portraits acrimonieux de victimes, un grand sentiment d'impuissance et de déterminisme.

Quatre tableaux distincts et pourtant intimement liés, présentant la violence comme une maladie virale dont les bacilles sont présentes en chacun d'entre nous et peuvent se réveiller à tout instant. La première partie dévoile le parcours d'un mineur qui décide de se faire justice lui-même pour lutter contre la corruption, poussé dans ses retranchements et ne pouvant se battre avec les moyens légaux, il empoigne sa carabine et décide de punir les coupables. Cela pose plusieurs questions d'ordre morale ; doit-on légitimer et comprendre les représailles d'un individu contre le système ? Sa vengeance est-elle plus arbitraire que la violence dont il est victime ? En fin de tableau, on voit un cheval, désormais libre qui tire sa propre carriole sans personne pour le diriger, un symbole fort qui questionne sur le bien-fondé d'une relation dominant/dominé.

La seconde partie, plus aride dans sa mise en scène, présente un criminel accroc à la violence s'attaquant au hasard aux passants, pour leur dérober leurs biens. Une violence gratuite, pour lutter contre l'ennui. Un pur produit d'une époque anomique, témoin du mal-être général et de la perte des traditions, en opposition avec l'anniversaire de la mère qui a lieu au début. Il s'agit là d'une violence brute, sans logique, incompréhensible...

Vient ensuite le portait d'une hôtesse d’accueil d'un sauna érotique, et qui devient malgré elle, poussée par la menace d'hommes au comportement trop lubrique, une criminelle en puissance, maniant le couteau comme dans un film d'art martiaux, se faisant justice elle-même.

Puis, plus poignante peut-être, l'histoire d'un adolescent emprisonné dans sa condition d'ouvrier et qui ne connaîtra jamais l’ascension sociale tant espérée, tiraillé entre des rêves de "mieux-vivre" et une réalité toute différente, inexorable destin dont les chemins tracés n'offrent aucun échappatoire.

Ces quatre récits ethnographiques, parfois entrecoupés de longueurs narratives que chacun sera libre d'apprécier, est comme une carte que l'on dessinerait en temps réel, une photographie d'un monde en constant changement, où la violence symbolique en suspend au-dessus de nos têtes, peut frapper à tout instant, où les façades reluisantes, laissent paraître des fondations en décomposition ; effigie d'un système obsolète et dysfonctionnel qui domine pourtant le monde. Il faut rendre hommage à cette mise en scène d'une austérité grisante, qui capture parfois et avec beaucoup d'habileté une certaine poésie dans l'image, à travers la bruine poussiéreuse des usines de la ville.

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