Ventos de Agosto : Saisir l'invisible

Synopsis

Shirley a quitté la ville pour s’occuper de sa grand-mère dans un petit village calme du littoral dans la région du Nordeste au Brésil. Le mois d’août marque l’arrivée d’une découverte surprenante qui entraîne Shirley et son petit copain Jeison dans un questionnement sur la vie, la mort, la mémoire du vent et de la mer.

 

Critique

Gabriel Mascaro avait pour folle ambition de vouloir saisir le vent, de capturer le souffle impétueux qui modèle à sa guise les paysages du littoral du Nordeste brésilien. S’il manque à ses obligations en cherchant par tous les moyens à matérialiser l’invisible, il parvient à isoler des situations pour en extraire l’inaltérable beauté. Une beauté tragique ; celle de l’impuissance de l’Homme face aux éléments.

Assez proche de la fable animiste, Ventos de Agosto ne saurait égaler le cinéma exalté de Apichatpong Weerasethakul, bien qu’il soit manifestement influencé par les inspirations du cinéaste thaïlandais, surtout lorsqu’il inclut dans son imagerie, l’intrusion systématique de la modernité au sein de la tradition. Mais là ou Weerasethakul a pour habitude de faire immerger du banal une force onirique latente, le cinéaste brésilien dénature dès les premiers instants de son film, le tableau foisonnant d’une mangrove immaculée, par une apparition assez incongrue. On voit alors, bercé par le mouvement des vagues, un jeune corps à la peau tannée, se prélassant sous un soleil rutilant, au rythme endiablé d’une musique punk détonante. Subitement la jeune femme saisit une canette de Coca-Cola et décide d’en imprégner sa peau. Comme pour marquer une protection entre elle et l’inertie apparente du monde rural, Shirley s’imbibe d’un bien curieux philtre, emblème incontournable du monde globalisé, jurant avec les contrées sauvages du plan précédent. En représentant la modernité par une canette de Coca, le réalisateur prend le partie de matérialiser un contexte, ses codes, sa matière, son odeur, en une substance dont on s’enduit et qui pénètre en nous. Shirley est le premier personnage d’un trio complémentaire et pourtant contradictoire, qui symbolisera les trois grandes phases du film.

Condamnée à s’occuper de sa grand-mère souffrante dans un petit village éloigné de la ville, la jeune femme s’évertue à bien remplir sa mission, mais ne semble pas pour autant s’épanouir dans sa tache et compense son isolement par l’invocation de petits rituels. Elle couvre le silence par une musique criarde et rêve de tatouages au point d’expérimenter son art sur la peau des cochons. Dès qu’elle le peut, elle comble les temps morts par une quelconque activité, souvent bruyante, afin d’éviter de se retrouver seule face à elle-même. Shirley recherche en permanence à conjurer l’ennui par de multiples artifices au point d’en oublier l’importance de la lenteur et de l’introspection. Dès les prémices du film, on comprend qu’elle est un objet extérieur, observant une communauté désormais incapable de résister aux infiltrations du modernisme et de sa notion du temps.

Ainsi, Gabriel Mascaro peuple son film de contrastes récurrents, non pour dénoncer l’effet subversif de la nouveauté, mais plutôt pour déceler derrière le filtre d’un monde interconnecté, les vestiges invisibles de la contemplation. Son regard de documentaliste n’est pas innocent dans sa manière de mettre en exergue, les détails oubliés de la vie quotidienne. Étrangement, le petit village de pêcheur tient à conserver certaines coutumes, se laisse aller à la superstition, reçoit assez mal le téléphone et semble vivre en autarcie, mais il voit son décor remodelé par les antennes paraboliques et les larges enceintes des chaines hi-fi.

Le milieu du film marque une pause dans sa narration grâce à l’arrivée d’un étrange personnage qui tente de capturer le son du vent à l’aide d’une petite installation microphonique. Le matériel dont il dispose est assez dissonant en comparaison de celui des cueilleurs de noix de coco qui montent à mains nues jusqu’à la cime des arbres pour récolter le précieux fruit. L’intervention de ce personnage est comme un aveu de faiblesse du réalisateur, comme une apparition insolite d’un technicien de plateau au sein même de la fiction. Tous deux résignés par leur échec à capturer le vent (par le son ou par l’image), les deux hommes, la fiction et le réel en somme, ne parviennent jamais vraiment à s’acquitter de leur mission, et ce malgré la technologie dont ils disposent pour s’en emparer. Il semblerait que Gabriel Mascaro ait la volonté de laisser sciemment la nature l’emporter sur les tentatives vaines de l’Homme de se l’approprier.

Le troisième personnage et certainement le plus intéressant du film est celui de Jeyson, le petit ami de Shirley. Il est le lien entre la nouveauté et l’importance du lien avec la nature, composant avec les outils à sa disposition : accès à la musique contemporaine, au téléphone, au camion qui transporte les noix de coco qu’il récolte, mais obsédé par l’oubli du passé et les ruines d’un monde en mutation. Ainsi il s’acharne à rendre présentable la dépouille d’un pêcheur anonyme décharné par les remous des vagues, quête absurde au premier abord et qui trouve tout son sens lorsqu’elle se dévoile comme la crainte universelle de la mort.

Jeyson regarde la télévision comme n’importe quel jeune homme de sa génération, mais il est pourtant persuadé que les rochers respirent à l’aide de poumons, légende locale que le preneur de son, pétrit par le rationalisme, ne semble pas comprendre. Ainsi Ventos de Agosto semble composer avec la technologie, l’inclure dans la vie des hommes comme un progrès inévitable, mais nous avertit sur les risques que nous prenons en nous déconnectant de l’essentiel et de la beauté inestimable qui est à notre disposition.

La scène finale évoque d’ailleurs assez bien le discours dominant du film, on y voit Jeyson bâtir de ses mains un barrage de fortune, puis retourner s’asseoir pour contempler son oeuvre se détériorer sous l’assaut incessant des vagues. L’image synthétise à elle seule la démarche première de son réalisateur, celle qui fut inspirée lors de sa découverte de villages engloutis dans la région du Pernambouco et qui consiste à rendre compte de l’incapacité des Hommes à lutter contre les forces invisibles.

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