Valley of Love : L'Amour Suicidé

Synopsis

Isabelle et Gérard se rendent à un étrange rendez-vous dans la Vallée de la mort, en Californie. Ils ne se sont pas revus depuis des années et répondent à une invitation de leur fils Michael, photographe, qu'ils ont reçue après son suicide, 6 mois auparavant. Malgré l'absurdité de la situation, ils décident de suivre la programme initiatique imaginé par Michael...

 

Critique

Huppert-Depardieu. Oui, le Valley of Love de Guillaume Nicloux aurait pu s'intituler ainsi, car ici ce ne sont pas les acteurs qui habitent le film, mais bien le film qui émane des acteurs eux-mêmes, un film-prétexte en somme (presque), avec pour décor le désert infini, seul cadre assez vaste pour contenir toute l'amplitude d'un duo aussi mythique. Trente-cinq ans après le Loulou de Maurice Pialat, Les Films du Worso de Sylvie Pialat sont à la production. Sommes nous vraiment obligés de faire des parallèles pour tout et n'importe quoi ? Une telle ellipse entre trois noms de légende, même si bien entendu Sylvie ce n'est pas Maurice et vis versa, ne peut laisser indifférente. "Huppert-Depardieu-Pialat" sonne comme une musique trop familière, une musique qui nous avait manqué. Si le réalisateur a laissé derrière lui un héritage filmique incontournable, force est de constater que Sylvie Pialat contribue depuis plusieurs années à dynamiser la production française en pariant sur des projets tous plus alléchants les uns que les autres. Si le label "Maurice Pialat" garantissait de grandes leçons de cinéma, le label "Sylvie Pialat" est souvent synonyme d'un cinéma vivace et exigeant, en témoigne Alain Guiraudie et son Inconnu du Lac. Arrêtons-nous là pour les petites comparaisons anecdotiques, car le film n'a vraiment rien en commun avec la réalisation d'un Pialat.

Oui Valley of Love n'est pas un grand film, il est un film de grands acteurs. Il faut dire que Isabelle Huppert et Gérard Depardieu absorbent la caméra tout entière, ils sont dès les premières scènes, les polarités complémentaires, celles qui fournissent au film l'énergie continue, afin que ce dernier puisse s'animer. Que ce soit en suivant Huppert, de dos, déambulant dès la scène d'ouverture entre les allées de l'hôtel où l'entrée discrète de Depardieu, en arrière-plan dans sa grosse cylindrée climatisée, on sait qu'une fois entrés dans le cadre, on ne verra plus qu'eux. On ne verra plus que ce ventre proéminent, corps familier, mais insaisissable, captivant, cette façon unique et singulière dont Gérard Depardieu transcende de tout son être, de toute sa chair, les rôles qu'il incarne. On ne verra plus que cette beauté glaçante, cette démarche aérienne, cette façon énigmatique dont Isabelle Huppert habite les rôles avec tant de maîtrise, faisant passer le moindre sentiment en un seul battement de cils.

Guillaume Nicloux est finalement le grand absent du film, car jamais il ne parvient à imposer sa vision du cinéma, trop farouche peut-être ou pas assez audacieux, il se laisse porter par des icônes qui le dépassent et se contente de capturer, d'orchestrer toute l'intendance technique (ce qui est déjà une bonne chose) afin de transcrire la performance de ses acteurs en un film. Une discrétion peut-être souhaitée par le réalisateur lui-même, laissant ses acteurs posséder totalement son scénario. Le problème est qu'on y trouve aucune vision de mise en scène ou de propositions artistiques, Nicloux contemple ses acteurs en train de jouer, il est un spectateur semi-actif, un responsable logistique. Si l'écriture du film lui revient, elle est malencontreusement noyée dans ce que les acteurs font du scénario, le possédant tout entier en laissant quelques miettes à son auteur, dont la paternité du projet semble s'effacer à mesure des plans.

Le désert de la vallée de la mort est un théâtre à la hauteur de ses personnages, personnages dont la vie ressemble étrangement à celle de ses acteurs, mais Nicloux n'en fait rien, et c'est principalement ici que le film pèche. Si Wim Wenders filmait les étendues sablées de Paris,Texas comme une cicatrice intérieure qui ne pouvait guérir, ici le désert somnole, il en impose par sa chaleur implacable qui donne de grosses goutes de sueurs à un Depardieu ruisselant, il participe au mystère stérile de la mort d'un fils invisible (imaginaire ?), mais il n'est pas filmé à la mesure de ses dimensions.

Il faut donc toujours passer par les acteurs pour espérer voir du cinéma et cela Huppert et Depardieu le font sans même forcer, le cinéma ils le transpirent, physiquement et littéralement parlant, mais dès lors que Nicloux tente vainement de reprendre le contrôle sur son film en plagiant chichement David Lynch pour donner à son scénario des airs sibyllins, on comprend alors que hormis les acteurs, pas grand monde ne dirige le film.

Pour autant, Valley of Love est une expérience inévitable, une expérience de cinéphile où l'on comprendra comment les personnages s'animent et avec quelle prestance la magie opère. On y voit un couple se retrouver, un couple spatialement proche, mais dont le temps à créer des distances suffisamment grandes pour qu'elles ne soient jamais plus franchissables. Un baiser chaste et innocent pour mimer les gestes de tendresse d'une époque révolue, voilà ce qu'il reste à Isabelle et Gérard (nom des personnages dans le film et non un excès de familiarité de la part de l'auteur de cet article), leur amour est bien mort, tout comme leur fils, et il n'y aura personne pour le ressusciter, pas même les fantômes du désert, qui semblent apparaître comme des réminiscences douloureuses, des souvenirs oubliés. C'est ici que Guillaume Nicloux parvient à tirer son épingle du jeu, dans l'analogie du fils suicidé, fils invisible, inconnu, réduit à deux petites lettres amenant ses parents à se rencontrer dans la vallée de la mort, progéniture anonyme, produit d'un amour enterré, dernière preuve vivante de l'union de deux êtres.

Finalement, Valley of Love devrait s'intituler La vallée de l'amour sacrifié, ou tout simplement Death Valley, la nomination géographique étant suffisante pour illustrer le propos du film. Il s'agit bien de filmer un amour inexorablement mort, de simples vestiges dormant sous la poussière, une impossible résurrection, une commémoration macabre teintée d'une nostalgie simulée, un rituel tentant de matérialiser l'impossible et d'invoquer les illusions masquées derrière les faux espoirs.

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