Tu dors Nicole : Errances adulescentes

Synopsis

Profitant de la maison familiale en l’absence de ses parents, Nicole passe paisiblement l'été de ses 22 ans en compagnie de sa meilleure amie Véronique. Alors que leurs vacances s’annoncent sans surprise, le frère aîné de Nicole débarque avec son groupe de musique pour enregistrer un album. Leur présence envahissante vient rapidement ébranler la relation entre les deux amies. L'été prend alors une autre tournure, marqué par la canicule, l'insomnie grandissante de Nicole. Tu dors Nicole observe avec humour le début de l’âge adulte et son lot de possibles.

 

Critique

Stéphane Lafleur signe une comédie haute en couleur en se drapant d’un parti pris esthétique apparemment dans l’air du temps, où le noir et blanc s’invite dans les errances tragicomiques de banals explorateurs du quotidien, naviguant sur les eaux troubles des anomies contemporaines, à la recherche, peut-être d’un sens caché à leur existence. Dans la lignée d’un Oh Boy ou d’un Frances Ha, Nicole s’évertue à survoler sa vie en se confrontant aux absurdités qui font et fragilisent le tissu social, engendrent les triviales mésaventures qui trahissent la monotonie des vies arrangées.

Les comparaisons ne sont pas simplement liées au choix des réalisateurs de s’amuser des contrastes et des subtils jeux de lumière que peut offrir cette approche esthétique, il y a, au-delà de l’utilisation commune du format, un regard dédramatisant, qui s’évertue à capturer la légèreté du drame et la gravité sous-jacente des situations burlesques. Comme une radiographie d’une génération confrontée à de fausses promesses et aux voies sans issues qu'elle s’entête à parcourir, il y a bien de quoi rire aux larmes lorsqu'elle doit se confronter au rituel effrayant du passage forcé à l’âge adulte.

Si la tyrannie du temps fait de notre vie un cycle effréné, une redondance programmée où le temps libre, le vrai, celui où l’ennui à toute sa place pour s’épanouir et stimuler les encéphales sans cesse parasités par le bourdonnement incessant de l’ère du Fast&Quick, Nicole a tout un été pour ne rien faire et compte bien ne rien prévoir. Insomniaque, passive et peu pressée d’embrasser les « privilèges » de la vie active, elle reporte l’ambition à plus tard, s'offre le luxe de la procrastination et s’estime assez occupée par des préoccupations présentes ; la légèreté d’un flirt estival, un conflit naissant avec sa meilleure amie, la préparation d’un voyage en Islande qui peine à se mettre en place, confrontée à ses doutes sur l’envie du départ, première étape de tout vrai voyage initiatique ; cette peur incontournable de l’éloignement et ce désir réprimé de prendre le large.

Ces trois films mettent bien en relief la génération que les magasines amateurs de socio-psychanalise de comptoir réduisent grossièrement par la 25e lettre de l’alphabet latin, celle qui refusant de vieillir, retarde férocement le basculement qui l’entrainera vers les vicissitudes d’un espace confiné, en effaçant sciement les lignes de fuite pour mieux redessiner l’instant et considérant l’âge adulte comme un angoissant paradoxe, une étape où les choix sont infinis, mais peuvent être irréversibles.

En métaphore récurrente dans le film, pour venir accentuer la ridicule obsession de vouloir grandir trop vite, le jeune garçon que garde Nicole, Martin, s’étant déjà mué en une créature responsable et pragmatique et qui déclare très froidement son amour inconditionnel pour sa baby-sitter d’une voix caverneuse et monocorde. Si le gag est toujours très drôle et surprenant, il dénote une détresse, une malédiction presque, l’ombre oppressante de la maturité normative, où la passion se transforme en un animal plus sage, domptable et moins sauvage.

Le ton narquois de Tu dors Nicole en fait une comédie lucide, plus qu’un drame éthéré, une ode rieuse sous la chaleur de plomb d’un été caniculaire, qui fige un temps dans sa lourdeur, le courant impétueux de la vie en célébrant en elle, tout ce qu’il y a de plus absurde et contradictoire.

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