The Lobster : Seul(e) ou accompagné(e) ?

Synopsis

Dans un futur proche… Toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme sœur. Passé ce délai, elle sera transformée en l'animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s'enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

 

Critique

The Lobster trouve son rythme de croisière avec un paradigme simple et efficace, celui de l'illusion du choix. Poussant à l'extrême la représentation des antagonismes surannés, il invoque de façon détournée le thème de l'incapacité politique à proposer des concepts sociétaux alternatifs. Découpant son film en deux parties, opposant formellement pour mieux amalgamer la substance des deux groupes qui s'affrontent (les solitaires et les couples), il accentue l'absurdité des confrontations sociales au point qu'elles sont dans l'incapacité d'ingérer tout schéma de fonctionnement hybride.

Dès le départ, on comprend que la société du futur, régie par une logique fasciste, impose aux individus de trouver un ou une partenaire ainsi qu'une orientation sexuelle définitive (la bisexualité étant tolérée, mais trop complexe à enregistrer dans un formulaire, car générant trop de possibilités, il faut donc choisir entre être homosexuel ou hétérosexuel). Pourtant, il subsiste un groupe de marginaux, dont l'institut d'accouplement s'empresse de capturer dans des sessions de chasse à l'homme à la fois hilarantes et anxiogènes. À mesure que le film avance, on se rend compte que ce groupe de résistants s'est lui aussi enlisé dans un extrémisme sclérosant, imposant à ses membres la solitude, et punissant toutes tentatives de séduction par de sanglants châtiments corporels. Très vite, on comprend alors l'improbable "dilemme" qui est imposé au héros ; vivre seul toute sa vie ou sous "amour artificiel", les deux propositions annihilant tout projet d'épanouissement personnel.

Dans un premier temps, le réalisateur de Canine se focalise sur une société où l'image traditionaliste du couple a triomphé. L'idéologie dominante interdisant légalement le célibat, il moque alors la représentation familiale traditionnelle qui parfois s'impose plus comme un argument de réussite sociale plutôt que comme une situation hasardeuse menée par l'affect. La réinsertion s'avère donc ridicule, car elle réduit un sentiment irrationnel (l'amour) à une obligation légale. On pourrait se contenter d'une critique des sociétés patriarcales qui encore aujourd'hui imposent les mariages arrangés, mais la satire fait également écho aux sociétés libérales et contemporaines qui d'un côté sacralisent le modèle du couple comme une étape inévitable et d'un autre, portent le célibat comme un mode de vie assumé, avec l'hédonisme comme unique savoir-vivre et un regard dégoûté sur le couple. L'entre-deux, le non-choix, la procrastination, sont souvent des choses mal comprises et peu tolérées, The Lobster pousse seulement l'analogie à son paroxysme.

Le film s'alimente alors de situations gaguesques ; les solitaires n'écoutent que de l’électro avec des écouteurs afin de ne pas unir leur corps par le rythme de la musique, les couples qui vont mal se voient confier des enfants qui ne leurs appartiennent pas afin de régler leurs problèmes (car c'est bien connu, les enfants arrangent tout), la masturbation est sévèrement réprimée d'un côté, complètement banalisée de l'autre, tout cela visant à unir les opposants dans deux conceptions de la vie aussi absurdes l'une que l'autre. Une vision assez drôle, car criante de vérité lorsqu'on la compare aux choix de consommation qui n'en sont pas et aux choix politiques qui n'en sont plus.

Dans un premier temps David (Colin Farrell), essaye de contourner le système en feignant une affinité avec l'une des pensionnaires, cela afin d'échapper à la transformation en homard, animal de prédilection qu'il s'est choisi parce que, entre autres, il aime la mer... Cette union artificielle avec la femme sans cœur aboutira à une fuite en forêt où il rejoindra les autres, pas moins extrémistes dans leur règlement. Si la solitude était enviable dans l'hôtel de luxe, véritable camp concentrationnaire de célibataires conditionnant ses détenus à la vie conjugale, le désir et l'amour deviennent des tentations insurmontables pour le héros lorsque l'union est devenue interdite. L'amour étant un sentiment imprévisible, il n'est pas programmable et on ne peut le prohiber, toute société coercitive d'une manière ou d'une autre produira toujours un effet inverse et fabriquera toujours une dissidence en son sein. C'est là d'ailleurs que réside l'espoir dans le film, le réalisateur grec partant du postulat que l'amour est une forme de résistance invulnérable, capable d'invoquer des modes de communication nouveaux, se réinventant en permanence et échappant à toutes formes de rationalité et donc de contrôle.

La fin du film pourrait se résumer à une vulgaire métaphore sur l'amour et l'aveuglement, il étire en fait un peu plus le conditionnement dont les individus sont victimes. Souhaitant revenir en ville pour vivre ensemble, David et sa bien-aimée n'ont d'autres choix que d'avoir un point commun, ils peuvent être amoureux et réintégrer la normalité sociale, mais ils doivent se justifier de cet amour. La scène finale est certes assez facile en guise de conclusion, mais elle est le seul moment du film où tous les possibles sont accessibles, le seul moment d'ouverture et d'incertitude, Yorgos Lanthimos nous préparant à un autre film pétri d'autres enjeux. On pourrait alors imaginer, dans un élan romanesque, les deux amants se faire capturer, puis tous deux transformer en homards pour mieux les contempler une dernière fois, dans un ultime tableau tragicomique, réunis sur un plateau de fruits de mer pour l'éternité...

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