Seul sur Mars : Matt Damon fait des vidéos

Synopsis

Lors d’une expédition sur Mars, l’astronaute Mark Watney (Matt Damon) est laissé pour mort par ses coéquipiers, une tempête les ayant obligés à décoller en urgence. Mais Mark a survécu et il est désormais seul, sans moyen de repartir, sur une planète hostile. Il va devoir faire appel à son intelligence et son ingéniosité pour tenter de survivre et trouver un moyen de contacter la Terre. A 225 millions de kilomètres, la NASA et des scientifiques du monde entier travaillent sans relâche pour le sauver, pendant que ses coéquipiers tentent d’organiser une mission pour le récupérer au péril de leurs vies.

Critique

Le dernier film de Ridley Scott a plus de choses en commun avec la dernière vidéo de Norman et Cyprien qu'avec des chefs-d’œuvre du septième art tels Alien ou Blade Runner. Cela vaut avant tout pour l'aspect formel, car les deux célèbres youtubeurs n'ont pas la prétention de vouloir faire du cinéma et la comparaison n'a pas pour but de les juger. Il y a dans Seul sur Mars, un (mauvais) goût prononcé pour un montage frénétique (au mauvais sens du terme), qui rappelle la formule de ces sketchs en streaming qui consistent à compiler un maximum de contenu en un minimum de temps. Ainsi le Jump Cut (effet obtenu délibérément par l’élimination au montage de quelques images au milieu d’un plan) est fréquemment utilisé par les vidéastes du web. Seul sur Mars n'utilise pas ce procédé, toutefois au lieu d'amputer les images de certains de ses plans, il expulse grossièrement de sa trame toute la substantifique moelle de son histoire. En d'autres termes : il est complétement hors-sujet.

On taxe poliment dans la presse sponsorisée, Seul sur Mars "d'anti-Alien" et ce en des termes presque élogieux, comme si cela nécessitait un certain courage que de renier ses œuvres passées, comme s'il était blasphématoire de tacler Ridley Scott alors que celui-ci nous avait déjà bien arnaqué avec un Prometheus tout à fait stérile. C'est là un doux euphémisme, car c'est bien d'anti-cinéma dont on devrait parler. Tout le concept même du cinéma comme art à part entière est ici constamment renié, il n'y a jamais de place pour la moindre intrusion cinéphile, la moindre contemplation, le moindre ressenti, la moindre ingéniosité, c'est un film sans sujet, sans thématiques, presque sans scénario, un zapping consternant d'images creuses et de punchlines "comiques" à la demande. Autant rester avachit devant une interminable coupure publicitaire.

Mark Watney passe plusieurs années sur Mars, mais en réalité il n'est jamais seul. Sa première idée lorsqu'il apprend que son équipage l'a laissé sur une planète inhospitalière à 225 millions de kilomètres de la Terre, c'est d'allumer sa webcam pour alimenter un one-man-show voué à sa survie, tout en plaçant un maximum de boutades. Outre la grande faiblesse narrative pour formaliser les pensées d'un personnage qu'est l'utilisation d'une Gopro pour s'adresser au spectateur, l'idée est significative d'une époque beaucoup plus centrée sur l'image et la représentation que sur l'introspection et les implications psychologiques d'une telle situation. C'est l'ère accablante du selfie qui transpire en permanence de Seul sur Mars et Ridley Scott semble lui rendre un véritable hommage.

Constamment submergé par le design sommaire et récurent du "film-techno" de base, les techniques de communication, le bruit, les clignotements incessants des gadgets, la lumière laiteuse de clinique que tous les mauvais blockbusters de SF se refilent pour symboliser "le modernisme", on ne ressent jamais l'isolement. La peur, le vide, la solitude sont eux-aussi évacués pour laisser place à une pléthore d'animations, d'ellipses brutales et incohérentes, qui compactent le film en un objet ultra-dense et pourtant peuplé d’inepties. L'astronaute américain passe le plus clair de son temps à bavasser dans sa "hutte futuriste" ou dans un gros jouet de la Nasa en gardant toute sa raison, sa vitalité et son sens de l'humour. Le décor martien est quasiment inexistant, imperceptible, il se noie dans le confort relatif d'un abri où Matt Damon s'attèle tranquillement à faire des tutoriels filmés pour nous apprendre comment faire pousser des patates sur Mars.

Le film prend rapidement des allures de télé-réalité façon Koh-Lanta on Mars où le survivant enchaîne brillamment toutes les épreuves d'immunité. Alors qu'on aurait pu s'attendre à une version SF-Apocalyptique de Robison Crusoé, le film alterne en permanence les échanges entre mars et la terre, réduisant le temps, la longueur, l'angoisse, à un enchaînement de prouesses invraisemblables consumant à vitesse grande V la substance même du survival movie. Hormis une doublure maigrelette de Matt Damon et une barbe hirsute pour témoigner de la longueur de l'isolement, tout semble baigner pour l'astronaute, jamais inquiété par un isolement prolongé (il faut dire qu'il peut parler sur messenger avec ses copains) qui bénéficie apparemment d'une réserve d'air illimitée. Ridley Scott traite avant tout de la réaction médiatique et de l'impossibilité de pouvoir être seul en 2015, même sur Mars.

Faisant preuve d'un optimisme niais et d'une mise en scène impotente, Seul sur Mars est un film suranné, incapable une seule seconde de justifier son scénario, passant complétement au travers de son sujet car terrorisé par le silence et le vide (ce qu'est censé être l'espace). Tout doit être comblé, la moindre petite pause est anéantie par une musique ou une voix-off, une explosion ou une énième clownerie d'un des personnages. Le paroxysme de la nullité est atteint lorsque Sean Bean par une petite phrase condescendante explique aux astronautes chinois que leurs procédures sont dépassées. Il ne manquait plus qu'un peu d'impérialisme américain pour venir parfaire l'idée qu'on se fait du parfait navet Hollywoodien : mission accomplie !

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