Mustang, cheveux au vent

Synopsis

C'est le début de l'été. Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues.
La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limi
tes qui leur sont imposées.

 

Critique

Mustang c'est l'association de Deniz Gamze Ergüven et d'Alice Winocour et si la scénariste française a confirmé cette année à travers la sélection Un Certain regard qu'elle n'était décidément pas faite pour la réalisation (incompréhensible Mayland à l'affiche), elle aura au moins pu appréhender la Quinzaine avec un certain crédit.

Abordant le thème de l'émancipation, cette fable féministe se distingue par sa fraîcheur de ton et son refus du misérabilisme. Offrant plusieurs séquences hilarantes, d'autres bien plus sinistres, le cinéma de Deniz Gamze Ergüven se veut communicatif, un peu didactique, mais jamais trop schématique, même si la figure "paternelle" est décrite sans concession (et à raison), il faudra compter sur l'apparition d'un sauveur de passage pour venir compenser le portrait unilatéral de la gent masculine.

Le scénario n'oublie pas que le maintien d'une société profondément misogyne et patriarcale résulte aussi d'une soumission assimilée par héritage, un solide pilier sur lequel repose toutes les phallocraties. Les femmes aussi adhèrent à ce système (à l'image de la voisine qui dénonce et extrapole les escapades des cinq héroïnes), cependant l'aspect socioculturel n'est pas le fort des deux scénaristes qui présentent la tradition du mariage et l'autorité incontestée des hommes sur le foyer familial comme une aberration (certes, c'est là une évidence), mais jamais comme une co-construction sociologique qui résulte d'un processus historique. En somme, l'inégalité de sexes est une sérieuse menace envers les droits humains fondamentaux (et ce dans le monde entier), mais il manque un sérieux effort de déconstruction pour en scanner la structure et parvenir à mettre réellement en exergue les enjeux et les pistes. La réalisatrice turque se contentera plutôt de tailler des figures assez familières - Virgin Suicides comme source d'inspiration majeure - et de les faire évoluer au sein d'un univers dualiste, restreint, celui des bons contre les méchants.

Finalement il s'agit plus d'un conflit générationnel et spatial (Istanbul vs. la ruralité) que d'une réelle guerre des sexes, certes dans Mustang les femmes souffrent d'une domination sociale et spatiale dont les privilèges sont acquis aux hommes, mais la réalisatrice turque filme surtout la jeunesse d'un pays, une génération en quête de nouveaux repères, elle le fait avec des envies de cinéma aussi grandes que son besoin de résistance intellectuelle.

Usant parfois de dispositifs de mise en scène un peu trop scolaires (l'entrée dans le tunnel au début du film, la sortie vers la lumière à la fin...), certaines idées fonctionnent assez bien ; la scène où les sœurs se protègent et tentent de s'enfuir grâce à leur demeure devenue prison, faisant de leur enfermement un atout stratégique, l'espace clôt devenant finalement leur échappatoire... ou encore, la recherche de l'ancienne institutrice à Istanbul comme ultime sortie de secours, une ligne scénaristique qui invoque les figures féministes intellectuelles, rappelant que l'éducation est un rouage central du progrès et de la modernité.

Il y a de belles choses dans Mustang, une réelle complicité à l'écran entre ses actrices, un ton léger et détaché pour exploiter la veine dramatique du film, il parvient à être juste, surtout lorsqu'il relève certaines absurdités et refuse d'adopter une posture défensive. Mustang est un cheval de course lancé au grand galop, il s'abstient de faire des concessions et cela révèle quelques facilités d'écriture, une mise en scène qui manque de panache et de virtuosité, mais le film se distingue par sa fougue, son insouciance et libère ainsi toute sa puissance émancipatrice.

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