Les Malheurs de Sophie de Christophe Honoré

Synopsis

Depuis son château, la petite Sophie ne peut résister à la tentation de l'interdit et ce qu'elle aime par dessus tout, c'est faire des bêtises avec son cousin Paul. Lorsque ses parents décident de rejoindre l'Amérique, Sophie est enchantée. Un an plus tard, elle est de retour en France avec son horrible belle-mère, Madame Fichini. Mais Sophie va pouvoir compter sur l'aide de ses deux amies, les petites filles modèles, et de leur mère, Madame de Fleurville pour se sauver des griffes de cette femme.

 

Critique

Des soubresauts irréguliers de la caméra aux improvisations infantiles qui modèlent le cadre, Les Malheurs de Sophie revisité par Honoré, est un jeu permanent filmé à hauteur d'enfants. Et les adultes eux aussi sont pris dans cette douce mascarade, au rythme des espiègleries et avouant à la fin, dans un générique qui laisse tomber les masques, que tout cela n'était qu'une farce mise en scène par eux-mêmes.

Ce n'est bien entendu pas la première fois que le réalisateur des Chansons d'amour introduit ce décloisonnement maîtrisé des genres, entre comédie musicale, animation, conte pour enfants et film sur le deuil, il s'absout des limites formelles pour mieux retrouver le pêché originel de la théâtralité : un jeu d'enfant imitant mieux la vie que le réel pourrait le faire. Du valet bienveillant qui parle au spectateur, lui indiquant où regarder, à la prestation fantasque d'un Michel Fau campant un prêtre adepte de chants mandarins, les adultes ne sont rien d'autre que des rôles redessinés par l'imaginaire sans fin de l'enfance retrouvée.

La douceur sans limites de la mère aimante jouée par Golshifteh Farahani, en opposition marquée avec la caricature de la marâtre indifférente et cruelle campée par une Muriel Robin odieuse, renforce le schéma manichéen dont l'enfance a besoin pour délimiter un monde en perpétuelle évolution. D'un côté la figure de l'ange, de l'amour et du bien, de l'autre celle de la peur, de la rigueur et du mal. Des représentations qui se complexifient avec le temps, mais qui sont ici, les deux points de repère d'un vaste terrain de jeu qu'il reste encore à explorer.

Honoré ne triche pas, il s'invente une narration en même temps que ses acteurs se chamaillent dans l'eau ou s'inventent des histoires, il fixe l'invisibilité de leur monde et guide sa caméra selon la place que celui-ci va prendre. On voit bien parfois ces jeunes frimousses malicieuses regarder au-delà du cadre tout en se rappelant qu'ils sont sur un plateau et qu'ils doivent livrer quelques répliques cohérentes pour faire cohabiter le film avec leurs élucubrations. Cela ne gène en rien, car cette désacralisation de l'espace scénique au cinéma est finalement au coeur d'un dispositif qui invite le spectateur lui-même à pénétrer dans cet étrange univers pourtant si familier.

Christophe Honoré s'amuse également avec la disparité des compositions de son fidèle complice Alex Beaupain, qui viennent souligner l'irrévérence des personnages dans ce décorum très hiératique et pompeux. Là encore, il s'agit de jouer, sur le décalage entre un monde d'adulte soucieux des représentations et de l'espace formidable de jeu qu'il s'agit d'investir pour un enfant. Ces jolies notes distraites et narquoises invitent à l'aventure, aux bêtises, à chanter sous la pluie et à s'enfoncer dans la boue jusqu'aux genoux. 

En tâche de fond, on retrouvera chez Sophie ce désir d'exploration du monde et les désillusions qui s'en suivent. Elle est une aventurière solitaire qui défie les adultes et s'immisce dans leur monde à mesure qu'elle outrepasse leurs règles. Bien entendu malgré l'enthousiasme dont elle fait preuve pour détruire tout ce qu'elle possède, elle y entreverra le deuil, l'absence et la cruauté, une façon pour elle de grandir et de justifier cette insubordination contagieuse.

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