Les premiers, les derniers : la voie du repentir

Synopsis

Dans une plaine infinie balayée par le vent, Cochise et Gilou, deux inséparables chasseurs de prime, sont à la recherche d’un téléphone volé au contenu sensible. Leur chemin va croiser celui d’Esther et Willy, un couple en cavale. Et si c’était la fin du monde ? Dans cette petite ville perdue où tout le monde échoue, retrouveront-ils ce que la nature humaine a de meilleur ? Ce sont peut-être les derniers hommes, mais ils ne sont pas très différents des premiers. 

 

Critique

Si le dernier film de Bouli Lanners peine à trouver son rythme, nous laissant perplexe lors du premier tiers de son visionnage, on y découvre par la suite un charme qui s'éveille avec précaution et délicatesse. Les gueules cassées qui parcourent ce no man's land - où la caméra s'arrête fréquemment pour mieux saisir les paysages apocalyptiques - se croisent au gré des lignes de fuite bétonnées qui passent à travers les plaines.

Deux mercenaires au coeur tendre, Cochise et Gilou, vieux compères baroudeurs en fin de carrière, sont engagés pour retrouver un mystérieux téléphone portable, dont on apprendra par la suite qu'il contient une vidéo compromettante. Ce qu'ils ne savent pas encore, c'est qu'ils sont sur le chemin de la repentance, engagés malgré eux dans un cheminement vers l'abnégation. Pendant ce temps, Willy et Esther, deux jeunes handicapés éperdument amoureux, avancent à l'aveugle vers un but qu'eux seuls semblent connaître, persuadés que la fin du monde est proche. Sont-ils en fuite ? Ont-ils quelque chose à se reprocher ? Pourquoi évitent-ils soigneusement les zones habitées ? Une troisième bande, s'autoproclamant comme les seigneurs d'un fief à l'abandon, brutes locales dont l'autorité relative n'a jamais été contestée faute de concurrents, se mettent au travers des chasseurs et des fugitifs. Le décor est planté et il fait résonner avec lui des échos familiers de western moderne, où les rails laissent place aux routes sans fin. 

Malgré l'aspect pathétique que ces derniers inspirent au fur et à mesure du film, devenant les vilains sans bravoure que l'on se plaît à déchoir de leur rang, leur intervention octroiera le temps nécessaire pour laisser infuser la narration et faire dévier radicalement les différents protagonistes de leur but initial. Les premiers, les derniers est une suite de rencontres, de séparations et de retrouvailles qui sous un aspect originel faussement ascétique, gratte sous les barbes fournies, les visages égratinés, les peaux asséchées par la vie et les blessures intérieures, l'humanité et la compassion. Le film laisse le temps à ses personnages d'inspirer l'indifférence puis la sympathie, la tendresse ou le mépris.

On a certes parfois un peu de mal à comprendre les intrusions christiques d'un Phillipe Rebbot campant un Jésus contemporain, sorte de hobo magnanime qui arrive toujours au bon moment, mais ses interventions divines invoqueront plutôt une bienveillance plus universelle qui n'altère pas la démonstration d'altruisme de Bouli Lanners. La poésie picaresque du réalisateur belge dégage malgré son aspect crépusculaire et son annonce de fin des temps, un formalisme chaleureux qui aère son récit grâce à une atmosphère sombre dans laquelle finit par surgir la lumière et la beauté retrouvée de l'âme humaine.

Les chasseurs de prime sans foi ni loi se redécouvrent en protecteurs, se mettant au service des plus faibles et purifiant leurs mains sales par des gestes désintéressés. Le film prend vite la forme assumée d'un conte biblique contemporain où les références un peu trop ostentisibles frisent la maladresse de mise en scène. Au-delà de ce défaut qui alourdit un peu l'histoire par un symbolisme trop flagrant, on se laissera porter par la ténacité dont le réalisateur fait preuve en menant son récit et l'alternance fascinante avec laquelle il joue, passant comme d'un rien entre pessimisme et volonté de croire encore en l'être humain.

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