Foxcatcher, extension du domaine de la lutte

Synopsis

Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher raconte l’histoire tragique et fascinante de la relation improbable entre un milliardaire excentrique et deux champions de lutte.

 

Critique

Foxcatcher est avant tout un film délimitant les caractéristiques du pouvoir et de l’argent, mais surtout de ce qu’il ne peut acheter ou corrompre dans les rapports humains, notamment le talent et la méritocratie, une fois affranchis du support doré de la reproduction sociale. John Du Pont (incarné par un Steve Carell métamorphosé et brillant), riche héritier influent, possède tous les biens qu’un humain pourrait rêver de s’offrir dans un monde à l’idéologie dominante matérialiste (le nôtre), cependant il est frappé d’une étrange, mais commune malédiction ; il n’a aucun talent ni aucun moyen personnel pour « s’en procurer ». Obsédé par la victoire et les trophées, il échafaude d’absurdes stratagèmes pour s’octroyer des récompenses qu’il ne saurait atteindre sans renfort pécuniaire et remporter l'approbation d'une mère castratrice et impitoyable.

Seul dans son immense royaume de poussière, il est confronté au hasard de ce qu’on peut appeler la destinée, l’ayant placé dès sa naissance en haut d’une tour d’ivoire qu’il n’a pas bâtie. Pathétique personnage de vaudeville, rappelant ces rois et ces seigneurs tout-puissants, mais dépossédés de l’aura magnétique des héros populaires dans les pièces goguenardes d’un Feydeau ou les pièces satiriques de Molière, John évolue pourtant bien dans un drame réel et morbide où ses multiples tentatives l’enlisent toujours plus dans la vase de la médiocrité.

Piqué par un nouvel élan de vanité, il décide de s’investir dans la lutte professionnelle et met tous les moyens en place pour dérober la gloire qu’il ne saurait avoir. Il recrute Mark Schultz, lutteur professionnel réputé pour ses déboires et ses tendances chaotiques. Les deux personnages entament alors une relation à la fois fusionnelle et haineuse qui laisse supposer un rapport ambivalent, schizophrène, de couple sur le déclin où les jeux de dominance s’entrelacent au fur et à mesure que l’intrigue se déroule.

Créant un lien d’interdépendance ; l’un ayant l’argent, l’autre ses qualités athlétiques, le film parvient à capter une certaine intensité dans le lien malsain qui lie les personnages, filmant le chétif, mais puissant John Du Pont, tentant de s’approprier la force de Mark, lutteur d'apparence robuste mais intérieurement fragilisé et en perte de confiance, en manque d’attention et d’affection, talentueux mais moins reconnu que son frère ainé. Mark devient alors dépendant à l’admiration que son bienfaiteur lui porte, aux moyens mis en place et à la splendeur affichée, promesses branlantes de glorieuses victoires.

N’étant pas considéré comme le meilleur de sa génération malgré l'argent dépensé, Mark est contaminé par le virus de la compétitivité, rêvant de singularité et de vertigineuses premières places sur les hauteurs convoitées du podium, voulant à tout prix se démarquer par tous les moyens et impressionner John. Il entre alors dans le cycle infernal de la reconnaissance, s'abandonnant aux indécisions et à l'autorité de son maître, il devient esclave.

Mark découvre alors toute la mesquinerie propre aux mécènes avides de reconnaissance personnelle, s’étant engagé personnellement dans une relation humaine qu’il découvre factice ; il n’est qu’un pion, un cheval de course sur lequel on aurait parié pour que l’écurie puisse s’attribuer les lauriers, puis achevé en dehors de la piste lorsqu’il ne répond plus aux attentes des actionnaires. Tel un conte tragicomique du travailleur moderne attiré par la flamme des promesses de reconnaissance, Foxcatcher rappelle comment l’humain est passé d’un individu singulier doué de libre arbitre à un rouage interchangeable dans le mécanisme effréné de la production de masse. On peut entrevoir vaguement une analyse marxiste de la situation, où le riche investisseur dépossède et déshumanise l’athlète de sa force de travail pour en tirer un capital ne lui appartenant pas et inégalement redistribué, ici incarné sous les sacro-saintes breloques que sont les médailles scintillantes du succès.

Portrait au vitriol du monde sportif, Foxcatcher investit toutefois bien plus de champs et d’univers sociaux, il démontre assez brillamment comment la vanité délite l’authenticité des rapports humains, objectivant l’autre comme un simple médiateur entre le moi et la réussite personnelle et excluant le reste du monde, tout en générant une violence symbolique destructrice.

Analogie du monde contemporain, le réalisateur parvient à exposer les failles d’un système sacralisant la matérialisation de la réussite, le carriérisme et l’absurde compétitivité semblant être le paradigme d’un monde en déclin qui ne parvient pourtant pas à atteindre les objectifs orgueilleux qu’il s’était fixé et encore moins à se réinventer.

En écho on pense évidemment à ce que la vitrine médiatique expose avec ostentation ; les rêves de gloire dérisoire, de possession, si bien incarnés par les produits marketing que sont devenus les joueurs de football ou encore les stars préfabriquées de l’industrie musicale mondiale. Des fins superficielles justifiant tous les moyens amoraux, sacrifiant au passage la solidarité, l’humanisme, l’onirisme et invoquant l’anomie, le spectre de l’indifférence et l’affaiblissement des plus marginaux, grands perdants, mais tout de même envieux, ne pouvant plus suivre un train en marche qu’ils rêvent tout de même de prendre...

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