L'étreinte du serpent : la quête du souvenir

Synopsis

Karamakate, un chaman amazonien puissant, dernier survivant de son peuple, vit isolé dans les profondeurs de la jungle. Des dizaines d’années de solitude ont fait de lui un chullachaqui, un humain dépourvu de souvenirs et d’émotions. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Evans, un ethnobotaniste américain à la recherche de la yakruna, une plante sacrée très puissante, possédant la vertu d’apprendre à rêver. Ils entreprennent ensemble un voyage jusqu’au cœur de la forêt Amazonienne au cours duquel, passé, présent et futur se confondent, et qui permettra à Karamakate de retrouver peu à peu ses souvenirs perdus.

 

Critique

Mêlant deux époques liées par une même quête, L'étreinte du serpent est une véritable surprise cinématographique dont l'aspect formel est dépassé par l'essence même de l'exploration : l'introspection. Cette poursuite se fait à plusieurs niveaux, dans un premier temps nous découvrons un homme valétudinaire à la recherche d'un remède contre sa maladie, il s'agit de Theodor Koch-Grünberg, un ethnologue allemand aguerri, transportant derrière lui des années de recherche. Karamakate, probablement l'indien d'Amazonie le plus mémorable que le cinéma nous ait jamais offert, en profite pour suivre sa propre destinée en retrouvant son peuple puis son "âme", voyage initiatique qui selon lui ne peut se faire qu'en se perdant dans la jungle et dans les rêves. Il achève l'expérience plus tard, avec l'arrivée d'Evans, un ethnobotaniste américain à la recherche de la yakruna, une plante sacrée pour les Indiens d'Amazonie, un objet de convoitise pour l'industrie du caoutchouc afin de remporter la guerre.

Ciro Guerra nous transporte alors dans une épopée à travers la jungle amazonienne, faisant louvoyer sa caméra au rythme du fleuve et donnant au décor et aux visages qui le peuplent, une dimension historique nous rappelant le génocide qui a lieu en hors-champs. En effet, la menace de l'homme blanc n'est jamais montrée et apparaît seulement par des bruits extérieurs aux plans : coups de feu, témoignages indirects, intrusions invisibles (que l'on ressent surtout dans le changement de comportement des indigènes, véritablement déracinés de leur terre natale et de leur culture)... Cette immersion totale n'est pourtant pas une négation de l'Histoire, au contraire, elle ne fait qu'intensifier la présence de l'homme blanc, incontournable, comme un virus microscopique contaminant la jungle et ses occupants par des détails imperceptibles mais pourtant dévastateurs.

Le film, même s'il n'en a pas la prétention, s'apparente presque à une fresque mortuaire (celle de la disparition de tout un pan d'une civilisation), retraçant la vie d'un individu qui malgré la disparition de son peuple, tente de retrouver sa propre identité. Il emmène avec lui des hommes venus d'ailleurs pour accomplir la même quête, les détournant de leur but initial en invoquant au centre de l'expédition scientifique, l'onirisme latent du chamanisme comme dernier rempart contre la colonisation et la barbarie. Car derrière la quête insensée des deux chercheurs, c'est bien Karamakate qui mène la barque, abreuvant le film d'une vision animiste salvatrice, sacralisant la nature et rappelant à l'homme occidental ce qu'il a oublié et qui fait de lui un chullachaqui.

Paradoxalement, c'est la victime qui tente de guérir l'envahisseur de ses maux en essayant de lui transmettre une vision qu'il sera le seul à pouvoir transmettre après l'avoir détruite. L'oubli est un mal commun, et en tentant de se souvenir de lui-même, le chaman amazonien incite les blancs à en faire de même. On retrouve d'ailleurs cet égarement symptomatique de la civilisation occidentale à deux reprises dans le film, au sein de la mission catholique. Dans un premier temps le prêtre semble avoir oublié la base humaniste sur laquelle sa religion se fonde (l'amour), puisque son apprentissage passe plus par le fouet que par la compassion et l'empathie. Dans le seconde époque, Evans et Karamakate se retrouvent au même endroit et le lieu de culte s'est transformé en une sorte de secte parodiant les messages bibliques dans de grotesques rituels de flagellations et autres interprétations vaseuses, rappelant les plus sombres périodes de l'inquisition.

Le savoir est une denrée rare et universelle qu'il est souhaitable de partager si elle ne renie pas l'humanité qui est en nous, c'est l'enseignement que les protagonistes du film parviennent à découvrir en se perdant dans une jungle omniprésente. C'est pour cela que Karamakate détruit derrière lui la source de toutes les convoitises, l'objet sacré peut être un remède à la seule condition qu'il y ait eu au préalable, un lent cheminement vers la paix intérieure et la compréhension de soi et des autres. Karamakate le rappelle d'ailleurs plusieurs fois dans le film, en houspillant ses compagnons de route sur les motivations de leur science : l’appât du gain et donc la destruction.

L'étreinte du serpent est un manifeste contre l'oubli, celle de notre Histoire commune, de notre humanité, il fascine par son mysticisme et la mise en scène volontaire du secret qui épouse parfaitement le décor. La jungle est en effet depuis Herzog un personnage à part entière recelant de mystères et qui absorbe autant ses personnages que la narration qui en émane. Ciro Guerra emploie parfaitement ce mécanisme et le film n'en souffre pas, au contraire, il semble s'épanouir dans cette contingence filmique tout en proclamant avec talent sa singularité.

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