Elle : Verhoeven-Huppert

Synopsis

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d'une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s'installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.

 

Critique

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une entreprise de développement de jeux vidéo, elle gère sa vie professionnelle comme sa vie familiale et sentimentale : d'une main de fer. Un jour sous le regard impassible de son chat, curieux personnage dont la position de voyeur renvoie à la passivité coupable du spectateur, elle est violée par un mystérieux inconnu cagoulé...

 S'il s'agit bien d'un film de Paul Verhoeven c'est aussi pour beaucoup un film d'Isabelle Huppert. L'actrice française est de tous les plans, comme si la mise en scène virtuose de Verhoeven s'adaptait, suivait, traquait tel un serpent son personnage principal. Huppert le lui rend bien et nous montre encore une fois la richesse de son jeu et son aptitude à se mettre en danger, à se surpasser. En la voyant ainsi s'épanouir sous la direction d'un grand cinéaste, on pense évidemment à la parricide Violette Nozière chez Chabrol ou Erika dans La Pianiste de Haneke... 

La facture esthétique du film semble au premier abord très classique, très "cinéma français" (le premier du genre pour le cinéaste hollandais), la photographie rappelant presque celle des feuilletons télévisés. On invoque alors des lieux communs comme un cahier des charges à ne pas respecter  : la petite maison de banlieue aux voisins sympathiques, les intérieurs bourgeois mêlant le catalogue Ikea aux meubles d'antiquaires, l'open space disposé comme un atelier au sein de l’entreprise de jeux vidéo... Là ou l'on retrouve l'esprit décapant de Verhoeven c'est dans cette faculté à transgresser, à pervertir le giron bourgeois avec ses codes et ses habitudes. Sans cesse, les séquences les plus anodines dérivent, dérapent vers l'étrange. Souvent par l'intermédiaire de Michèle d'ailleurs, qui pousse les situations à leur paroxysme.

L'un des points d’orgue du film est à ce titre celui dans lequel Michèle, de sa fenêtre, se masturbe en guettant avec des jumelles le couple de voisins qui installe une crèche de Noël géante.  Outre l'esprit subversif provoqué par la confrontation du sexe avec l'imagerie traditionnelle et pudibonde, c'est surtout le fait de représenter une femme se masturbant en observant un homme, qui fait de Elle l'un des plus beaux films féministes de ces dernières années. Le féminisme du film est d'autant plus puissant qu'il n'est jamais le propos véritable du film. Il est sous-jacent et Verhoeven traite ces hommes et ces femmes non pas comme des individus genrés aux rôles socialement prédéterminés, mais comme des humains, des personnes, avec leurs lots de petits et gros secrets, de petites et grosses perversions.

Ce personnage ambigu (Michèle) refuse ce rôle de victime naturelle et d’objet de souffrance en devenir, il devient acteur de cette souffrance pour mieux l’infliger aux autres et à lui-même. C’est là que Verhoeven comme à son habitude instigue au film un humour grinçant et un rapport au viol qui se veut scandaleux. Avec une certaine misanthropie, Elle confronte ses personnages avec leurs contradictions et prend des allures de thriller composite, repoussant la morale à ses limites les plus ténues pour mieux revenir par jeux de contrastes à la normalité (ce qui donne parfois au film un aspect burlesque dissonant, à l’image de Michèle qui remercie son voisin pour le dîner après avoir « simulé » un viol consenti avec ce dernier).

Finalement Michèle est à élever au rang des  femmes fortes et énigmatiques de Verhoeven, à la fois victimes et prédatrices (Showgirls, Basic Instinct), féroces et émancipées, à qui l’on porte autant de sympathie que de réserve. Plus le spectateur apprend à connaître Michèle, plus il devient difficile de la comprendre et plus l’empathie qu’on aurait souhaité lui consacrer, s’évapore à mesure que l’on découvre son rapport avec les autres. Comment souffrir avec un personnage qui semble intangible et insensible à la douleur ? Là est tout l’enjeu du film qui positionne le spectateur dans une position inconfortable. Michèle serait-elle trente ans après, l’incarnation de chair de Robocop ; une arme infaillible à la recherche de son âme ?

Comme dans certains films de Chabrol auquel on pense souvent en regardant le film, le mal, la perversité ne sont jamais sur le devant de la scène, mais s'expriment en filigrane. C'est ce qui créer cette attente, ce suspens propre au film qui ne cesse de nous embarquer dans cette histoire dont la narration guide un spectateur laissé dans l'inconnu et l'expectative. Cette attente de l'explosion, cette violence contenue achève de faire de Elle un grand moment de cruauté cinématographique : un grand moment de cinéma tout court. 

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