Carol : Amour défendu

Synopsis

Dans le New York des années 1950, Therese, jeune employée d’un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d’une cliente distinguée, Carol, femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l’étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond. Les deux femmes se retrouvent bientôt prises au piège entre les conventions et leur attirance mutuelle.

 

Critique

Salué presque unanimement par la presse, le dernier film de Todd Haynes se situe une nouvelle fois dans les années 50 et prend le parti pris esthétique de rendre hommage aux mélodrames hollywoodiens de l'époque, inclination non dissimulée que le réalisateur dévoilait déjà dans Loin du Paradis, où il puisait ses références dans le cinéma de Douglas Sirk. Dans cet autre film sorti en 2003 où Julianne Moore incarnait Cathy Witaker, une femme au foyer éprise de son jardinier noir et découvrant l'homosexualité de son mari, il était déjà question de l'opprobre social et de l'émancipation sexuelle de personnages enfermés dans d'accablantes représentations sociétales.

Ici il est question d'un amour saphique, mais cela serait réducteur, car Todd Haynes semble considérer (à raison) la passion amoureuse comme un coup de foudre où la distinction des sexes et des classes est évincée et laisse place à un sentiment irrationnel unissant deux êtres dans l'exploration de leur intimité. C'est principalement en cela que le film trouve toute sa délicatesse et redéfinit l'amour comme un objet de beauté pure transcendant toutes les normes. Pour réduire cette idée : on aime une personne et non un genre ou un statut social. Les deux femmes s'aiment au-delà des représentations symboliques de l’hétéronormalité, il faut savoir qu'en 1952 l'homosexualité est officiellement proclamée comme maladie mentale par l'association des psychiatres américains. Comment s'aimer dans un univers où l'amour est impossible ?

C'est avec beaucoup de réserve que Haynes explore toute la complexité de l'émancipation dans un monde où la coercition phallocrate impose un modèle familial réducteur et considère la femme comme un être assujettit à la gent masculine. Il est en effet à la fois question d'un amour impossible, mais aussi d'une lutte constante pour l'émancipation féminine et une injuste répartition des droits dans le couple hétérosexuel. Carol se bat pour la garde de sa fille et son ex-mari Harge, profite des instruments de persécution à sa disposition pour tenter de sauver un mariage qu'il sait déjà perdu. L'amour déchu, celui de Carol et Harge est la raison principale de cette haine aveugle qui s'instigue entre eux, le contexte social entérinant la domination masculine et affaiblissant l'héroïne dans un combat déséquilibré. Un sujet toujours brûlant quand on remarque l'adhésion fétide de nombreux électeurs républicains aux discours débilisants de Donald Trump.

Seulement voilà, malgré toute la sobriété dont fait preuve Todd Haynes et l'immense maîtrise de sa narration dont la décoction se fait avec une douceur bénéfique, le film se retrouve glacé par un académisme trop saillant, un carcan cinématographique faisant certainement allusion au joug paralysant auquel les deux héroïnes sont elles-mêmes confrontées. On comprend parfaitement où le cinéaste veut en venir et on se range volontiers à la noblesse de son travail, mais on en oublierait presque la beauté voluptueuse de la passion, trop souvent étouffée derrière les minauderies frivoles de Cate Blanchett, toujours aussi sublime mais incapable dans le film de nous faire croire à un amour véritable. L'actrice australienne malgré son incontestable talent se range à l'allure générale d'un film dont la mise en scène pondérée refuse de s’enivrer une seule seconde des sentiments de ses personnages et reproduit des gestes d'affection par mimétisme.

Le road trip avorté évite de renouer avec les sentiers balisées de Thelma & Louise même si tout le monde y pensera forcément, mais ce sont toutes les pistes explorées par le réalisateur qui s’estomperont dans une platitude qui n'a pas lieu d'être avec un tel scénario. Le film manque de matière et d'impulsions narratives, si bien qu'on ne parvient que très rarement à s'emballer pour une histoire pourtant parsemée d'enjeux.

Il faut toutefois saluer la sublime musique de Carter Burwell qui prend à contre-pied l’austérité ambiante du film et dont les interventions parcimonieuses matérialisent merveilleusement bien les émotions refoulées des personnages. Carol s'inscrit alors dans la justesse d'une mise en scène distinguée mais incapable de faire exulter l'amour au-delà des carcans, faute de tentatives filmiques plus audacieuses.

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