Au-delà des montagnes : Go West !

Synopsis

Chine, fin 1999. Tao, une jeune fille de Fenyang est courtisée par ses deux amis d’enfance, Zang et Lianzi. Zang, propriétaire d'une station-service, se destine à un avenir prometteur tandis que Liang travaille dans une mine de charbon. Le cœur entre les deux hommes, Tao va devoir faire un choix qui scellera le reste de sa vie et de celle de son futur fils, Dollar. Sur un quart de siècle, entre une Chine en profonde mutation et l’Australie comme promesse d’une vie meilleure, les espoirs, les amours et les désillusions de ces personnages face à leur destin.

 

Critique

On connaît l'extraordinaire capacité de Jia Zhang-Ke à observer les glissements historiques de son pays dans des fresques sans concessions. Le réalisateur chinois était déjà parvenu au sommet de son art avec A touch of sin, décrivant les violents changements d'une idéologie globale dévastatrice qui faisait des individus inaptes à s'adapter, des fantômes d'un présent en cours de refoulement. Le recours à la violence était alors le seul moyen d'exister pour ceux ayant manqué "ce grand retournement planifié". On connaît déjà les revers de l'industrialisation capitaliste en occident qui en un siècle, a transformé nos modes de vie et nos façons de penser. On déplore les démons d'une économie déshumanisante, qui régulent et uniformisent nos pratiques culturelles, notre langage, jusqu'à en détourner la sémantique, vampirisant les pays plus instables au nom de la compétitivité, causant des dommages irréversibles aussi bien sociales qu’écologiques et asseyant une domination financière dans le sang et le chantage économique.

Qu'en est-il alors de la Chine, qui en trente ans à peine a totalement bouleversé son économie avec une brutalité inouïe, au point de passer d'une dictature soviétique à ce que le gouvernement chinois nomme assez ironiquement à la fin des années 70 "une économie socialiste de marché"? Si aujourd'hui nous commençons timidement à dénoncer l'incompatibilité de notre économie avec les valeurs humanistes que nous prônons si fièrement dans nos discours (rappelant le comportement schizophrène du soldat de Full Metal Jacket dont le casque porte le message "Born to kill" à côté du symbole pacifiste des hippies), il est encore impossible d'avoir un recul scientifique global pour comprendre de telles conséquences sociétales en aussi peu de temps. Seul l'art le peut, car il s'absout des contingences pragmatiques pour s’approcher au mieux - dans la beauté du geste créatif - de la vérité. Le cinéma dans sa forme pluridisciplinaire et ses procédés techniques permettent cela.

Le film se déroule alors en trois tableaux, le premier nous renvoie à un passé assez récent, mais qui semble tellement lointain au vu des transformations frénétiques que le pays a subit au cours des quinze dernières années. Nous sommes à la toute fin des années 90 où le pays ne doute de rien et connaît déjà un essor économique hors du commun. L'ouverture et la conclusion se font sur la même musique, et ce de manière assez surprenante, par l'intrusion acerbe et le ton sarcastique du célèbre tube Go West des Pet Shop Boys : "Go West, life is peaceful there, Go West in the open air, Go West where the sky is blue, Go West, that's we gonna do". La scène finale met en scène Tao dansant sous la neige, en souvenir d'un temps où le rêve capitaliste n'était qu'une voie vers l'émancipation et non une boîte de Pandore. Dans cette première époque, il existe encore bel et bien une classe ouvrière vivace, conservant un mode de vie traditionnel et dont l'ouverture récente à l'économie de marché semble une aubaine. Les premiers signes de dérèglement sont pourtant déjà présents, bien qu'accueillis avec un optimisme et une relative ingénuité, à l'image de Tao qui chante l’avènement du nouveau millénaire comme une bénédiction.

Tao est le personnage le plus emblématique, car ses choix sont en concordance avec l'évolution de son pays. Il n'y a qu'à voir le triangle amoureux de départ : deux hommes se disputent la belle, l'un est un jeune entrepreneur extraverti dont l'ambition est sans limites, l'autre un ouvrier des mines plus modeste et réservé. Les trois sont des amis d'enfance, mais Tao retarde l'échéance, car elle sait que son choix sera décisif et brisera l'équilibre de manière irréversible. Lorsque Zang rachète la mine où son ami travaille, il s'affirme en propriétaire, en ce que Lianzi nomme ironiquement "l'élite". Fort de sa nouvelle position, il entreprend d'éliminer la concurrence sentimentale en licenciant son rival si ce dernier refuse d'arrêter de courtiser celle qu'il considère comme son bien. Tao fera le choix d'épouser le conquérant, l'homme moderne, l'entrepreneur et laissera derrière elle, à regret, une figure sociale de la Chine populaire en voie de disparition.

La seconde époque, notre présent, se situe en 2014, le 1.33 de 1999 est alors supplanté par un ratio en 1.85, un choix qui semble anodin au premier abord, mais qui prend tout son sens lorsque 2025 élargit un peu plus "ses horizons" en adoptant un format scope. Si cet aspect résulte au départ d'une contrainte essentiellement technique (Jia Zhang-Ke avait en sa possession des vidéos tournées en 4/3 qu'il souhaitait incorporer au film, puis fut restreint à filmer la seconde partie en 1.85 faute d'optique permettant de filmer en 2.39) elle est intelligemment détournée en volonté artistique, isolant ses personnages dans un cadre plus espacé et renforçant le sentiment de solitude des protagonistes dans la dernière partie. Tao et Zang on eut un fils : Dollar. Un prénom aux accents caustiques, voire ridicules, un écart que se permet le réalisateur pour mettre en exergue ce dont la Chine a accouché ; l'enfant sacré de l'argent-roi, cousin de l'oncle Sam, jadis ennemi idéologique. Le couple n'aura pas tenu longtemps et Zang rebaptisé Peter est désormais un riche financier exilé à Hong-Kong, offrant à son fils l'éducation occidentale qu'il chérit tant.

Dans un premier temps, cette seconde partie porte son attention sur Lianzi, qui au contraire de son ami d'enfance, revient dans sa maison laissée à l'abandon pour mourir. Tao le retrouve à son chevet, agonisant, car dans l'incapacité de se payer les soins dont il a besoin. Elle lui tend alors une liasse de billets, geste allégorique d'un peuple qui tente de guérir ses nombreux sacrifices par le mal qui l'a perverti. Envahi par la technologie et l'intrusion de la culture occidentale (visages caucasiens, tablettes, iPhones...), ce second tableau semble déjà porter le deuil d'une culture destinée à disparaître. C'est d'ailleurs le thème principal du film et la peur viscérale de son auteur ; la dissolution d'une langue et d'une civilisation tout entière. À l'image de Tao qui doit enterrer son père, mort subitement dans le hall d'une gare, tenant dans la main un téléphone en train de sonner sa dernière heure. Quelle image plus forte que l'objet le plus marquant du capitalisme occidental made in China, continuant de sonner triomphalement dans la main du défunt ? Pour Zhang Jiang-Ke, la Chine a abandonné son identité à jamais et le combat est déjà perdu, les petites gens se soumettent et meurent dans la domination du global businessMountains may depart (titre anglais) : même les montagnes pourraient bien disparaître.

La mort du grand-père invoque le retour du fils, l'ancienne génération laisse place à la nouvelle, un enfant étranger dont Tao n'a plus la garde. Elle tente vainement de lutter contre le lien qui s'effrite entre elle et son fils, lui ordonnant de ne pas l'appeler "Mommy" et de s'agenouiller devant la dépouille de son grand-père, devant une Chine qui se meurt. Elle pleure la fin d'un temps révolu en même temps que la perte des deux êtres aimés, dépossédée de son passé, elle porte aussi le deuil d'une destinée qui ne lui appartient plus.

C'est ainsi que nous glissons logiquement vers une troisième partie australienne, où Dollar a oublié sa langue et ses origines, il communique avec "Peter" (son père) par Google Translate, un retour du bâton cruel que Jia Zhang-Ke assène comme un avertissement. 2025 n'inclut plus la technologie comme une médiation, mais comme une extension de l'être humain, un palliatif à l'oubli et à la régression, à l'image du milliardaire du Cosmopolis de Cronenberg, qui bouleverse le monde d'un simple glissement de doigt, ersatz mercantile de la communication. Il leur reste pourtant à tous la clé du retour, rappelant à la douceur du foyer et aux racines, un symbole récurent dans le film. Il y a celle que Lianzi lance derrière Tao lors de son départ et qu'elle conserve précieusement jusqu'à son retour, puis celle que Tao offre à son fils avant qu'il ne parte vivre en Australie. Dollar la garde autour du coup comme un talisman, un objet enchanté chargé d'affection, un ultime rempart contre l'amnésie.

Au-delà des montagnes fait part des mêmes obsessions et des constantes inquiétudes de son réalisateur. Proposant une grille de lecture sous la forme d'un amour manqué, il incarne jusque dans le décor urbain, la défiguration de son pays et la confusion sentimentale et idéologique qui intimement liés, ont ternis le fantasme d'un avenir émancipateur. Comme déterminés par des choix qu'ils regrettent, Tao, Zang, Lianzi et Dollar pourraient bien être les victimes universelles d'une force structurelle désormais inaltérable. C'est à travers cette fable d'une maîtrise absolue que le réalisateur chinois à défaut d'avoir été primé, dévoile encore une fois toute la puissance de son cinéma, soucieux de déconstruire pour mieux interpréter, les dérives d'un monde qui semble se recomposer dans un schéma unique...

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