Anomalisa : l'incapacité d'aimer

Synopsis

Michael Stone, mari, père et auteur respecté de « Comment puis-je vous aider à les aider ? » est un homme sclérosé par la banalité de sa vie. Lors d'un voyage d'affaires à Cincinnati où il doit intervenir dans un congrès de professionnels des services clients, il entrevoit la possibilité d’échapper à son désespoir quand il rencontre Lisa, représentante de pâtisseries, qui pourrait être ou pas l’amour de sa vie…

 

Critique

On avait salué les excentricités narratives de Charlie Kaufman, réputé pour son excellent travail en tant que scénariste dans Eternal Sunshine of the spotless mind ou encore Dans la peau de John Malkovitch, deux films à l'univers intriguant et tous deux obsédés par l'amour et son amertume. Si dans le film de Spike Jonze, Craig Schwartz était un marionnettiste de rue simulant sa vie à travers ses poupées, Kaufman passe désormais derrière la caméra en compagnie de Duke Johnson, pour animer à son tour les figurines de son second long-métrage, pensé il y a dix ans comme une pièce de théâtre. Michael se rend à Cincinnati pour une conférence sur le relationnel client dans le téléconseil, une discipline dans laquelle l'homme est devenu célèbre grâce à un livre dont il est l'auteur. Les petites bizarreries s'accumulent alors, dans des plans filant une histoire d'apparence banale, à l'image des visages similaires taillés comme des masques ou encore une même voix doublant tous les personnages.

Soudainement une anomalie intervient. Une femme à l'apparence quelconque semble avoir une voix différente dont Michael est immédiatement éprit. Très vite, Anomalisa révèle le coeur de son sujet et s'avère avoir cousu un univers sur une seule et unique métaphore : la recherche de l'âme soeur. Belle idée que de considérer l'amour comme une anomalie, une interférence bousculant les lois immuables de la routine. On retrouve ce concept chez le philosophe Alain Badiou, décrivant l'amour comme une confiance faîte au hasard, une puissance subjective déconstruisant la vie d'un individu pour la recomposer après le surgissement de l'autre. Toutes ces voix similaires, ces faciès robotiques, ne seraient-ils pas à l'image d'un monde qui semble fade et sans surprise sans le jaillissement imprévisible de l'être aimé ? Cette force poétique qui anime le film se consume malheureusement un peu trop vite, la singularité du début s'estompe et l'idée selon laquelle la rencontre amoureuse est un hasard, l'union du nous une opposition avec le monde indivisible (l'avènement du couple se désolidarisant du reste), offre au spectateur toute sa puissance mélancolique mais apparaît au fur et à mesure comme le seul paradigme du film.

L'apparence des personnages dépasse alors le simple caprice esthétique, derrière le masque humain, que somme-nous finalement sinon de complexes machines dont les signaux électriques matérialisent des sentiments ? Peut-on programmer l'amour et si oui, existe-t-il vraiment ? C'est d'ailleurs la scène dans la salle de bain, où le visage de Michael se disloque dans le miroir, que nous comprenons la mise en abyme souhaitée par les réalisateurs. Finalement, nous sommes tous un peu les êtres captifs d'une banalité scénarisée par nos propres choix, nous évoluons tous dans un film qui ne peut se muer en aventure, si nous ne souhaitons pas mettre un terme au confort rassurant de notre vie. Ce moment précis du film marque la révélation de Michael Stone, le personnage comprend son rôle, prend conscience qu'il n'est qu'une figurine animée dans un décor factice, il décide alors d'enclencher une phase de mouvement et le basculement du scénario est marqué par un coup de foudre. Finalement la force du film s'estompe aussi vite que la banale amourette qui nous est contée et nous sombrons à nouveau dans l'imaginaire d'un monde délavé et sans amour. 

Les histoires de Kaufman ne finissent jamais vraiment bien et le réalisateur freine des quatre fers avant même que cette romanance n'ait pu s'emballer et tout emporter comme Gondry l'avait fait dans son brillant Eternal Sunshine. Durant cette nuit passée à l'hôtel, Michael n'aime pas une personne, mais un instant, qu'il tente de figer comme une loi d'airain émotionnelle, mais le jour se lève et avec lui le désenchantement post-nuptial, la fin des espérances romanesques et le dur retour à la réalité ; la voix singulière de Lisa se fond à nouveau dans un timbre monocorde. Michael se sentait seul, il a trompé l'ennui pour une nuit mais il souffre d'un terrible fardeau, il est incapable d'aimer quiconque réellement. Badiou disait dans Eloge de l'amour : "Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n'est qu'une défiguration de l'amour. Un véritable amour est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l'espace, le monde et le temps lui proposent". Anomalisa n'est donc pas un film sur l'amour mais sur l'incapacité d'aimer.

Ironiquement, Michaël est célèbre pour son empathie envers la clientèle des centres d'appels, si le discours final lors de la conférence pour laquelle il était venu sonne faux comparé au peu de considération qu'il a lui-même pour les autres, c'est pour mieux comprendre l'absurdité d'un monde dont le lien social tend à se dissoudre dans des relations uniquement marchandes. L'amour ne peut pas être une chose intéressée, il est justement le renoncement à la rationnalité, l'abandon de ses préocupations et de ses attentes, pour accepter l'autre dans sa singularité avec toutes ses qualités et tous ses défauts. Le téléconseil est à l'image d'un amour factice qui derrière de bonnes manières et un prétendu altruisme, a pour but de vendre quelque chose. N'est-ce pas finalement le truisme des sites de rencontre ?

Anomalisa dispose de nombreux atouts et forge de belles idées, il faut d'ailleurs saluer la beauté de l'animation qui ne s'encombre d'aucune retouche numérique et base avant tout son réalisme sur une véritable expérience de stop motion faite main. Mais il n'est pas pour autant le grand film escompté, car sous couvert d'un homme dont la quête d'amour se trouve compromise par son inanité sentimentale, l'histoire se base sur un seul et unique mécanisme dont l'érosion est décuplée par un certain mépris. Si la neurasthénie communicative de Kaufman était précédemment sublimée par la poésie à fleur de peau de Gondry ou de Jonze, elle est ici exposée à l'état pur, presque condescendante lorsqu'elle relègue le monde entier à de pâles marionnettes sans âmes gravitant autour d'un seul être. Une misanthropie venimeuse qui laisse penser que celui qui ne sait aimer en est incapable à cause d'un monde qui ne le mérite pas. Une vision bien narcissique et confortant l'idée selon laquelle l'amour n'a pas raison d'être "si les autres ne m'aiment pas moi". Ce penchant éclate dans la scène finale, lors des retrouvailles familiales et à l'écoute de la chanson cinglante du générique et laisse malheureusement une impression que ce film n'est autre que la catharsis déguisée de son auteur...

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