Cosmopolis : Pre-Apocalypse

Directement adapté du roman éponyme de Don DeLillo, auteur postmoderniste dont les thèmes de prédilection sont le consumérisme, l’omniprésence des médias de masse, la désintégration du noyau familial ou encore les rapports de violence dans nos sociétés contemporaines. Le film dessine un monde en déclin, une culture occidentale souffreteuse, dont la finance, guide aveugle, mène malgré tout la danse à travers les spasmes de la bourse, monstre vorace dont les hommes ont depuis longtemps perdus le contrôle. La mise en scène à pour but premier de servir ce contexte, microcosme abstrait en huis clos, où les décideurs multimilliardaires décident du sort de la planète entre une coloscopie et une partie de jambe en l’air.

Restant une bonne partie du film dans cette limousine, sorte de cocon coupé de la réalité, flottant inlassablement dans les rues de la ville parmi les embouteillages, Erick Parker (Robert Pattinson) souhaite se rendre chez le coiffeur. Le lieu comme le temps deviennent alors des données superflue, le jeune homme n’a alors aucune emprise sur le réel, ses servants (docteurs, gardes du corps, assistants etc…) lui rendant compte des affres du quotidien sans que Parker ne semble s’en soucier. Il dîne avec sa femme, chimère fantasmée, qu’il croise au hasard dans un taxi, afin de répondre aux conventions sociales d’une vie de couple ; « puisque les gens font cela ». Son seul élan d'émotion se caractérisant par une larme qu'il verse en apprenant la mort d'un chanteur de Hip Hop richissime, icône contemporaine et pourtant mortelle.

Le sociologue Georg Simmel disait d'ailleurs « l'argent est le moyen absolu et le plus significatif des phénomènes de notre temps, dans la mesure où sa dynamique a envahi le sens de toute théorie et de toute pratique ». Ainsi l'argent, qui circule aujourd'hui si aisément de façon immatérielle, est devenu l'entité transformant les rapports sociaux entre humains en des échanges purement mercantiles. Ce que présente Cronenberg de façon si glaciale et anxiogène, c'est que l'humain n'est plus, effleurer une tablette tactile suffit à plonger un pays dans la misère, l'ordinateur, la limousine, ne sont que les extensions de son cerveau et de son corps (concept de la métamorphose si cher à Cronenberg). Il ne sera même pas victime du chaos qu'il provoque, enfermé dans cette bulle hermétique, rien ne peut l'atteindre.

Les marchés financiers totalement déconnectés de l'économie réelle, les empires boursiers supplantant l'autorité des états désemparés ou parfois complices, tout cela n'est que le processus logique d'une humanité qui se déresponsabilise de ses actes, à l'ère où les drones bombardent des villes lorsque leurs pilotes les dirigent depuis un bureau, les liens sont rompus, plus de bourreau identifiable, plus rien de vraiment tangible, c'est en ça que Cosmopolis est vertigineux.

Cosmopolis : Pre-Apocalypse

La métamorphose est un thème cher à Cronenberg, il aime filmer les mutations physiques de ses protagonistes, La Mouche en est bien entendu l'exemple le plus manifeste, on retrouve aussi ce laïus dans Existenz, Chromosome 3, M.Butterfly ou encore Frissons. Il récidive donc naturellement dans Cosmopolis, mais d'une façon moins littérale, plus ambivalente, une transformation biomécanique, sujet traité avec talent par Masamune Shirow dans Ghost in the Shell, là où la technique supplante les fonctions du corps humain, l'assiste, l'influence.

L'homme de demain - et ce n'est pas de la science-fiction - est voué à s'équiper de machines de plus en plus performantes, augmentant ses capacités, mais le dépossédant en partie de son champ d'action sur le réel. On pense alors au Google Glass, à la greffe d'un cœur artificiel, aux jambes mécaniques etc... La technologie régie d'ores et déjà nos vie ; la bourse, plus globalement l'économie, le stockage des informations comme palliatif à la dégénérescence mémorielle (entre nous, on ne s'embête que très peu à trouver la réponse à une question simple, quand bien même nous avons connu la réponse, on se jette sur wikipédia), le traitement de l'information etc... C'est un processus qui ne date pas d'hier, l'humanité recherche le confort, la possibilité de repousser les limites naturelles, elle ne souhaite plus vieillir, ne plus dépendre des conditions matérielles nécessaires à sa survie, en soit la transformation de la matière, est un premier pas vers la dénaturalisation de son environnement.

« Tous les ennuis que nous vaut la vie moderne sont dus à ce qu'il y a de divorce entre la nature et nous. » (Asimov)

Erick Parker est-il l'archétype du monstre mi-homme, mi-machine ? Celui qui roule au lieu de marcher, qui presse une touche pour déterminer le sens dans lequel le monde doit aller, un homme-machine rationnel, sans empathie, une bête tapie dans sa tanière et exclu du monde ?

Cosmopolis : Pre-Apocalypse

Il semblerait que le film, à travers l'adaptation du roman de Don DeLillo, capte assez finement cette ambivalence du comportement humain face au capitalisme. Si dans nos sociétés contemporaines, nos modèles économiques semblent être remis en question par les situations de crise, de précarisation, de dérégulation et de mauvaise répartition des richesses, il y a bien un sentiment de haine/amour envers le système, bien conscient des failles, mais incapable de les exploiter ou d'imaginer un modèle plus salutaire.

Tout au long du film, Parker symbolisant le capitalisme, se met consciemment en danger, s'offrant à la mort comme victime et coupable consentant, presque excité par cet inéluctable dénouement. Freud est d'ailleurs appelé à grands renforts juste après A Dangerous Method, Cronenberg poursuit sa quête initiatique sur les sentiers brumeux de la psychanalyse, en osant la métaphore filmique, des pulsions de vie et des pulsions de mort.D'un autre côté, son hypocondrie le pousse à enchaîner une série d’examens médicaux quotidiens afin de vérifier qu'aucun mal ne le ronge. Délire paranoïaque poussant le roi de la finance à l'irrationalité, il est intéressant de faire un rapprochement avec certaines théories de sciences cognitives, qui comparent les excès de certains systèmes totalitaires aux comportements déviants de grands paranoïaques : égocentrisme, culte de la personnalité, ignorance du monde extérieur, dogmatisme, incapacité à reconnaître un dysfonctionnement du système etc...

On retrouve chez Marx et Schumpeter une analyse décrivant "l'obsolescence programmée du capitalisme", Marx prédit que ce modèle économique disparaîtrait de son propre chef, à cause de ce qu'il nomme la baisse tendancielle du taux de profit ; ayant atteint ses limites dans un univers clos, la concurrence entre capitalistes est de plus en plus exacerbée, l'investissement semble nécessaire à l'innovation mais les profits à venir sont moindre, puisque la concurrence influence inexorablement la baisse des prix sur la marché. Schumpeter lui, prédit l'accroissement des inégalités, et la naissance d'une classe intermédiaire majoritaire (numériquement) frustrée de ne pouvoir profiter de ce système. Le film explore alors cette tendance auto-destructrice et ce comportement suicidaire qui consiste à vouloir se précipiter vers une date de péremption annoncée, tout en préservant le système dans l'acte même de représaille envers lui.

Le fait est, que l'humanité n'est pas encore prête à abandonner ce système et qu'un changement politique, économique et sociologique se fait avec le consentement informel de la société, en concordance avec ses valeurs et ses aspirations. Wilfredo Paretto, sociologue et économiste italien, proposait l'idée d'une circulation des élites, en partant du postulat que les élites sont interchangeables au bon vouloir de la "masse" (selon ses termes), qui choisit de combattre les élites montantes ou de les intégrer. De ce fait, l'Histoire évolue ainsi, dans un schéma de leaders/suiveurs, les suiveurs validant la prise de pouvoir ou non des leaders.

" Il y a les activistes de la transgression, et l’intelligence supérieure du film à laisser voir comment ils participent activement de ce qu’ils croient contester et qu’ils espèrent détruire. " (Jean-Michel Frodon,Slate, 26/05/2012).

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