Ce sentiment de l'été : Par-delà le deuil

Synopsis

Au milieu de l'été, Sasha, 30 ans, décède soudainement. Alors qu'ils se connaissent peu, son compagnon Lawrence et sa sœur Zoé se rapprochent. Ils partagent comme ils peuvent la peine et le poids de l'absence, entre Berlin, Paris et New York. Trois étés, trois villes, le temps de leur retour à la lumière, portés par le souvenir de celle qu'ils ont aimée.

 

Critique

Le film de Mikhaël Hers détone rapidement avec le sujet douloureux qu'il semble aborder, car c'est avec une grande douceur et une certaine joie de vivre qu'il tisse une ballade entre Berlin, Paris, Annecy et New-York. Intégrant la ville comme un cadre sensible et sans cesse redessiné par les émotions des personnages qui l'habitent, Ce sentiment de l'été fascine par les formes qu'il prend au fur et à mesure qu'il trace avec grande minutie, les lignes de son décor.

Si le deuil est relayé au second plan, il ne disparaît jamais vraiment et l'absence flagrante de l'être aimé envahit parfois les espaces avec une force invisible surprenante. L'impossibilité d'oublier et l'incompréhension se mêlent ainsi à cette volonté d'avancer malgré le vide et surtout contre l'absurdité de la mort. Le décès de Sasha est d'ailleurs abordé avec une grande sobriété et ébranle de façon impromptue, presque surnaturelle, la douceur estivale qui envahira tout le film de sa chaleur ennivrante. L'été prend alors une forme de renaissance, où les habits légers, les couleurs moirées et les espaces parcourus, flottent dans l'éther insaisissable qui imprègne tout le grain de l'image. Pourtant la saison est tous les ans empreinte d'une certaine nostalgie, car elle est intimement rattachée à la disparition, les acteurs, tous remarquables il faut le souligner, livrent un jeu qui se fond parfaitement avec la sensation que provoque l'évocation du souvenir, dans cette atmosphère particulière qui suscite tout sauf la monotonie.

Les couleurs éclatantes de l'été, renforcées par une texture granuleuse à l'image produite par le Super-16, renforcent cette mélancolie sous-jacente, car le vide y est paradoxalement plus palpable dans un contexte où le temps est à la réappropriation de l'espace public. Émile Durkheim démontrait d'ailleurs dans ses analyses sociologiques du suicide comme fait social, que la souffrance est toujours ressentie de façon plus violente par les individus pendant les fêtes ou au moment des beaux jours. Le corps social imposant une certaine manifestation de la joie par des pratiques ritualisées, les sentiments d'exclusion et d'incompréhension n'en seraient que plus forts pour les êtres "inadaptés". Là n'est pas le sujet du film bien entendu, mais l'utilisation de ce contraste par le cinéaste n'est pas un hasard, on retrouve d'ailleurs ce parti pris "durkeimien" dans le sublime film de Joachim Trier ; Oslo, 31 août où figurait déjà le talentueux comédien Anders Danielsen Lie.

Hers s'attache également à travers l'imaginaire des villes qu'il fige comme de vieilles photographies de vacances, à effleurer une génération mobile et déracinée, retrouvant amis, famille et habitudes pour mieux dépasser les barrières de la distance. Ce sentiment de l'été appelle à l'instabilité et à la découverte, à une envie de légèreté retrouvée malgré la pesanteur des vicissitudes du quotidien. Gracile, précieux et fragile à la fois, il se déroule avec une lenteur toute bénéfique, au rythme des pas alourdis par la chaleur et qui malgré la délicatesse de ses plans, ne saurait guérir les brûlures les plus intimes. La ville devient un espace de jeu et d'exploration qui s'imbibe des expériences heureuses ou douloureuses de ses protagonistes, prenant une texture différente en fonction des sensations perdues ou retrouvées. 

Un très beau film en somme, qui dépasse son sujet avec une telle méticulosité que le cadre dramatique se dissout lui-même dans une narration indépendante, évoluant au rythme du temps et des lieux et s'acquittant avec élégance de tous les lieux communs que peuvent porter les histoires sur le deuil. Mikhaël Hers signe une oeuvre remarquable par sa modestie et sa générosité, célébrant à travers les épreuves et l'apprentissage, les soubresauts singuliers que procure le bonheur de vivre.

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