[Critique] Boyhood : 12 ans de tournage pour un pétard mouillé ?

Synopsis

Chaque année, durant 12 ans, le réalisateur Richard Linklater a réuni les mêmes comédiens pour un film unique sur la famille et le temps qui passe. On y suit le jeune Mason de l’âge de six ans jusqu’ à sa majorité, vivant avec sa sœur et sa mère, séparée de son père. Les déménagements, les amis, les rentrées des classes, les premiers émois, les petits riens et les grandes décisions qui rythment sa jeunesse et le préparent à devenir adulte...

 

Critique

La démarche de Linklater est un luxe que peu de réalisateurs peuvent s'offrir ; celui de prendre son temps. Intéressante expérience que de suivre les comédiens d'un film vieillir et évoluer avec leurs personnages. Le spectateur a donc de nombreuses attentes et se délecte par avance de la fresque aventureuse que nous propose Boyhood. Mais le potentiel s'en trouve bêtement gâché par un montage et un choix narratif harmonisés, se contentant de relater les grands moments, tel un manuel d'Histoire, une biographie maladroite, une exposition incomplète et la grande majorité des films hollywoodien faisant le portrait d'une famille sur le long terme.

Hormis les disparités physiques marquées d'une année à l'autre, il est assez malaisé de trouver dans cette œuvre un réel travail novateur. On ressent très vite l'impression d'un immense gaspillage ; tant de temps pour ne conserver qu'un feedback de page Facebook synthétisant la vie en une suite mécanique d'étapes successives (premier baiser, première bière, premier diplôme...), frôle l’indécence et au passage les écueils du téléfilm.

Linklater se contente tout du long d'enchaîner les étapes rituelles de la vie, sans prendre en compte les creux et les moments de stagnation qui les lient entre elle. Ce sont bien plus les parenthèses et les temps morts qui font de la vie ce qu'elle est, qui façonnent, érodent les personnages, les amènent progressivement à des moments clés, souvent sacralisés dans l'imagerie populaire, car en effets très importants dans notre construction personnelle mais c'est une vision falsifiée, romantique et idéalisée de la vie, si bien que le temps de tournage, initialement objet de curiosité principal du film, semble obsolète et bien mal exploité. Certains réalisateurs sont toujours curieusement angoissés par le vide, c'est pourtant l'espace le plus intéressant à explorer, dans une société de la vitesse et de la boulimie, on pourrait finalement y trouver bien plus, surtout quand on dispose d'un temps aussi long pour réaliser l'exercice...

Linklater dispose ainsi son film en album photo, en célébration des premières fois grisantes et engouffre dans ce montage maladroit, douze années de vie, pour n'en garder que les moments illustres et mémorables, la vitrine sans l'arrière-boutique, ce que finalement nous faisons tous avec les moyens technologiques qui sont à notre portée et en acteur malgré nous du film de notre vie.

Dans plusieurs interviews, Linklater se targue d'avoir voulu capturer le contexte social et politique des époques qu'il filme. C'est faux. On ne ressent aucunement le poids de l'environnement et ce n'est certainement pas l'extrait d'un programme télévisé où la brève évocation des élections présidentielles qui permettent de comprendre en quoi le contexte nourrit les individus autant qu'il se nourrit d'eux-mêmes. Linklater considère le temps ou du moins l'histoire, comme un album Panini sur lequel on collerait des événements personnels et historiques les uns à côté des autres et qu'il suffirait ensuite de tourner les pages pour s'approcher d'une forme de "vérité" narrative. Il s'entête à opter pour un format classique, ce qui en soit n'est pas un problème, mais qui le devient quand on vend un film pour son dispositif et qui ne s’embarque pas pour autant dans une démarche de recherche ou d'exploration. Ainsi la famille est enfermée entre les cloisons hermétiques d'un scénario en escalier qui monte jusqu'au seuil de la majorité et ne s'évade jamais du canevas formaté que s'est imposé Linklater.

C'est donc avec déception que l'on constate que les deux forces principales de cet ambitieux projet (relater des époques et déconstruire le parcours d'un individu sur une période de douze ans), s'illustrent bien faiblement dans le montage final, par manque de témérité et de vision. Cependant Boyhood n'est pas sans intérêt et il saisit par instants les fatalités auxquelles nous sommes tous un jour confrontés. Le temps qui défile et emporte avec lui le sens et la définition même de notre existence, le passage à l'âge adulte, l'éloignement des proches, les amis, les premiers amours et ses inexorables déceptions... Si d'une part le cocon férocement scellé de Linklater apparaît comme un handicap majeur, on peut aussi le concevoir comme un lieu intimiste et feutré qui incite le spectateur à faire partie de cette famille trois heures durant et à ressentir avec elle ses peines et ses joies. Boyhood emporte, il émeut sans aucun doute et présente des qualités indéniables.

Mais on ne peut décidément pas être tendre avec ce long-métrage quand le synopsis vend ostentatoirement le secret de fabrication et que le film est incapable de se montrer à la hauteur d'un tel outil artistique et il s'agit probablement du plus précieux d'entre tous, celui dont Kubrick disait toujours manquer cruellement : le temps. Dès lors, Boyhood semble loin d'être la grande fresque familiale escomptée.

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