Le bouton de nacre : Nostalgie de l'eau

Synopsis

Le bouton de nacre est une histoire sur l’eau, le Cosmos et nous. Elle part de deux mystérieux boutons découverts au fond de l’Océan Pacifique, près des côtes chiliennes aux paysages surnaturels de volcans, de montagnes et de glaciers. A travers leur histoire, nous entendons la parole des indigènes de Patagonie, celle des premiers navigateurs anglais et celle des prisonniers politiques. Certains disent que l’eau a une mémoire. Ce film montre qu’elle a aussi une voix.

 

Critique

Référence incontournable au Chili et plus largement dans le monde du documentaire, Patricio Guzmán a toujours eu pour obsession de déterrer l'Histoire enfouie de son pays, de hurler les non-dits d'une terre au passé tumultueux, bâtie sur un génocide et témoin d'une longue dictature suite au coup d'État d'Augusto Pinochet. La Bataille du Chili (1973) est la trilogie documentaire réalisée avec Chris Marker qui marquera un tournant essentiel dans la carrière du documentariste. Dans cette première fresque contemporaine d'un pays enjoué par la vague nouvelle de la révolution marxiste sous Allende, Guzmán filme, neuf mois avant le coup d'état militaire instigué par les États-Unis, les prémices d'une nouvelle ère d'ores et déjà agonisante, car indésirable pour les états ralliés à l'idéologie capitaliste. Pour son auteur, « c’est la preuve cinématographique, jour après jour, de l’agonie d’une expérience révolutionnaire qui touche le monde entier parce qu’elle se présente comme une expérience pacifique du passage au socialisme ».

Tentant de comprendre les processus historiques et anthropologiques qui écartelèrent son pays entre de grandes ambitions progressistes et la politique du pire (tortures, génocides, emprisonnements, démantèlement des instances démocratiques...), le réalisateur chilien porte un regard à la fois poétique et métaphysique, voire mystique sur l'Histoire de son pays dans le très inspiré Nostalgie de la lumière.

Le bouton de nacre est dans la continuée de cette vision philosophique universaliste qui lie, bien au-delà des terriens, le temps, les éléments, l'univers et la vie dans un même destin, scellant ainsi les causes aux effets cosmiques. Détournant son documentaire en fable animiste, Guzmán retrace la disparition d'un peuple, celui des indigènes de Patagonie et tente de comprendre leur affiliation quasi symbiotique à l'eau et aux étoiles. Interrogeant les derniers héritiers d'une culture disparue, il fouille à travers la langue et les souvenirs éparpillés, les vestiges d'un monde qui sacralisait la nature et l'environnement à défaut d'avoir un dieu, un état ou un gouvernement. Par contraste, les Chiliens issus de la colonisation se sont eux tournés vers les terres et n'ont jamais vraiment exploité les 4300 km de côtes qui bordent leur long pays encerclé par la cordillère des Andes et le désert d'Acatama. C'est ainsi que selon les mots du narrateur (voix off de Patrico Guzmán) et des divers intervenants, le Chili est semblable à une île qui aurait "manqué sa vocation" en reniant son patrimoine maritime comme il renia sa mémoire et son passé ensanglanté.

C'est ainsi que les liens sont tissés et le film prend toute son ampleur lorsqu'il évoque un fait, tirant dessus comme sur une petite cordelette qui animerait d'autres fragments de l'Histoire de l'humanité. Ainsi l'eau se souvient, s'agite, se meut comme un flot de pensées et s'adapte à la topologie qu'elle recouvre. Elle lâche parfois des vérités à demi-mot, comme ce bouton de chemise figé dans les rails qui servirent à lester les corps des victimes de la dictature.

La force poétique du dernier film de Guzmán est vertigineuse et transcende une simple historiographie du Chili par son montage et sa narration. Partant d'une simple goutte d'eau emprisonnée dans un bloc de quartz depuis 4000 ans, le réalisateur nous emporte dans ce qui lie l'être humain à l'élément essentiel de la vie, que l'on retrouve dans nos corps, nos déserts, mais aussi dans les confins de l'espace et dans de lointaines étoiles abritant peut-être les âmes errantes de nos ancêtres. Il resacralise la nature en nous rappelant que ce qui nous entoure est plus qu'un décor à disposition, mais bien une partie de nous, un élément dont nous ne sommes que l'extension. L'observation de l'espace par l'Homme est toujours un regard vers le passé, la lumière voyageant à son rythme avant de nous parvenir, mais elle est aussi une lueur d'espoir, car là où il y a de l'eau, il y a de la vie, il y a la mémoire, les secrets de notre passé, peut-être un paradis flottant dans le vide et une échappatoire au cycle de la souffrance que s’infligent les Hommes depuis toujours.

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