Birdman ou la quête de reconnaissance

Synopsis

À l’époque où il incarnait un célèbre super-héros, Riggan Thomson était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand-chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue. Durant les quelques jours qui précèdent la première, il va devoir tout affronter : sa famille et ses proches, son passé, ses rêves et son ego…

 

Critique

Sur un ton goguenard rythmé par une bande originale minimaliste très jazzy, Alejandro González Iñárritu explore non sans espièglerie, le registre de la légitimation artistique, dans un film à la mise en scène surexcitée...

Si les frères Coen s'amusaient malicieusement de la guigne et des mystères de la réussite dans l'excellent Inside Llewyn Davis - sujet de prédilection des deux réalisateurs qui aiment souvent livrer leurs personnages aux griffes de l'infortune - Riggan Thomson lui, souhaite justement se départir d’une charge trop lourde, celle de la célébrité, du moins celle de son personnage Birdman, qui déchaîna les foules et reste ancré - à son plus grand désarroi - dans l’imaginaire populaire, comme une référence incontournable du cinéma "grand public". Mais Riggan rêve de grandeurs théâtrales et de reconnaissance artistique, il souhaite séduire un public « prestigieux » et défier les critiques, être reconnu comme un artiste de talent et non comme l’éternel Birdman, au mépris des fans qui firent de lui une icône.

De nombreuses luttes intestinales vont alors se jouer au sein même de la troupe et durant la construction de la pièce, où les égos surdimensionnés s’entrechoqueront dans un bal tragicomique que le réalisateur orchestre avec panache, attisant les côtés sombres comme lumineux de ses personnages dans la pièce pathétique d’une quête vers le succès. Il interroge les propres questionnements de ses personnages, obnubilés par un univers clôt dont ils seraient l'épicentre, dans les alcôves feutrées et confortables des coulisses d’une salle de théâtre, Broadway et ses arcanes, en rupture totale avec l’extérieur, le réel et leur public fantasmé.

Perdant le contrôle sur sa propre pièce, dépassé par les événements où sa vie privée comme professionnelle semble œuvrer conjointement pour le tirer vers l’échec, Riggan s’appuie sur son alter ego imaginaire, complice et fardeau, qui est pour lui comme un phare éblouissant dans la nuit, un allié et un ennemi : le grand et fabuleux Birdman. Car si Birdman reste une tache ineffaçable sur la carrière et le palmarès de Riggan, c’est aussi le pilier central de sa reconnaissance, celui grâce auquel il peut monter sur scène et présenter une pièce, fidèle allié comme terrible ennemi avec lequel il devra lutter et agir pour se débattre dans les pièges sordides que peut tendre l’ambition.

Réfléchissant alors sur la légitimité du talent, Iñárritu s’amuse des petites manœuvres mesquines et des imprévus qui font d’une œuvre artistique un succès ou un échec, du changement opéré par l’avènement des réseaux sociaux, capables en de microévénements de porter un projet vers les rives de la réussite ou de ruiner ses plus grandes espérances.

Désacralisant la mainmise des élites culturelles et de l’opinion socialement préconstruite de la critique, il relativise tout autant les attentes d’un public, toujours plus avide de buzz, de spectaculaire et s’attachant à un panel artistique assez limité, celle d’un cinéma hollywoodien souvent en manque d’inspiration. Riggan est donc constamment confronté à ces terribles forces obscures qui agissent dans la pénombre ; comment séduire la critique tout en passant outre son accréditation ? Et comment séduire les publics, ceux qui firent de Birdman une référence, sans les mépriser et en leur proposant d’autres pistes artistiques ?

Le dernier film du réalisateur de Amores Perros, tente de trouver l’ingrédient miracle, permettant au travers du marasme et des forces invisibles qui animent le monde artistique, de réunir tous les publics tout en surpassant ses espérances. Il moque à la fois l’intellectualisation systématique du processus artistique, tout comme son instrumentalisation excessive au service de mantras financiers et du spectacle ni "pop", ni accessible, mais devenu abrutissant et destiné à vendre des produits dépossédés de leur essence.

Seulement, cette quête est-elle possible sans trahir ses valeurs morales et lisser sa créativité au service de l’approbation et du succès ? Est-il possible de garder son identité d’artiste, tout en réagissant positivement à toutes les influences extérieures ? La création doit-elle être un acte égocentrique, le résultat d’une longue introspection, ou bien, au contraire un processus de partage, répondant au minimum aux attentes des spectateurs et par conséquent aux impératifs financiers ? Et finalement, la simple quête de reconnaissance est-elle en soi légitime ? Car Riggan Thomson n'est pas seul dans son rêve de gloire, il doit partager la scène avec d'autres acteurs avides également de réussite et de respect.

Cela pose donc des questions brûlantes, sujet ô combien contemporain où internet ouvre les voies d'une certaine démocratisation de la scène publique ; pouvons-nous tous être reconnus et équitablement reconnus ? Pourquoi avons nous tant besoin de cette reconnaissance ? Les médias ne sont-ils pas le catalyseur d'une demande de reconnaissance, stimulée par un succès outrancier, illusoire et préfabriqué ? En quoi l'individu que nous sommes devrait s'élever au rang des reconnus et récolter plus que d'autres les fruits de la popularité ? C'est d'ailleurs ce que Sam (Emma Stone) la fille de Riggan rappelle à son père, en lui répétant plusieurs fois, dans un excès de colère : "Tu n'es personne".

C’est là l’équation impossible que Iñárritu tend à son protagoniste, balloté sans merci entre la foule, la critique, sa vie privée, la mise en scène de sa pièce, son producteur, les journalistes et surtout lui-même, à l’ombre omniprésente de son ancien personnage, à son introspection, confronté à l’ironie du sort, et autres paramètres imprévisibles qui font de Birdman un film aussi drôle que perspicace.

Le dernier film du réalisateur mexicain est une véritable tempête semant panique et désarrois sur son passage, aux scènes énervées et agitées, au souffle caustique, dans laquelle s’agitent pour notre plus grand plaisir, des acteurs de talent, dont la performance n’est pas étrangère aux qualités indéniables de ce cinquième et séduisant long-métrage.

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