Retour vers le futur (1985-2015)

Utopie, Pop-Corn & Petites douceurs

Retour vers le Futur, c'est la quintessence d'une Amérique pop et triomphante, d'une Amérique qui ne doute pas, dont la vitrine laisse entrevoir des cheminements heureux se tortillant dans un paysage candide où le malheur se dépasse par l'abnégation et le courage. Certes Marty rencontre des problèmes, problèmes qu'il résoudra, car le bien triomphe toujours (n'est-ce pas ?) et qui s'avèrent aussi inoffensifs que le Parti socialiste envers les lobbyings financiers (voilà ça s'est fait).

Retour vers le futur, on l'aime et on l'adore, on le regarde toujours avec cette fascination infantile, il représente un pur objet de divertissement, la bible de la pop-culture 80's, et c'est en ça qu'il est si représentatif des films grand public de cette époque. Mais derrière l'utopie il y a la dystopie (un peu), et la trilogie y consacre malgré tout une petite partie. Certes Retour vers le futur n'est pas une oeuvre politiquement engagée mais cela ne l'empêche pas d'être politique malgré elle.

Retour vers le futur (1985-2015)

Retour vers le présent

Dans le second opus, Marty doit aller dans le futur car Doc l'alerte sur un danger latent qui pèse sur sa famille. D'ailleurs les premiers signes d'enrayement du système sont visibles, puisqu'en 2015, Marty est un perdant n'ayant pas bénéficié des grandes promesses du monde libre, licencié d'un travail qu'il déteste après avoir fait un mariage minable et deux enfants idiots. Il vit dans une banlieue insalubre, abandonnée, qui fut alors dans les années 50, un quartier prometteur pour la classe moyenne embourgeoisée et qui sert désormais de dépotoir pour les indésirables et les individus ayant manqué le train de la méritocratie. Il s'agit tout simplement d'exclusion spatiale et donc sociale, puisque les marges de la société s’aménagent en fonction des hiérarchies tacitement fixées et déjà, malgré la grande naïveté qui embaume l’atmosphère du film de Zemeckis, on découvre que derrière le vernis, il existe la croûte, la paupérisation, une classe moyenne en déclin, le rêve écorné par la réalité d'une économie violente.

Dans Retour vers le Futur, les personnages sont caricaturés à l'extrême, si bien que le film déborde sans aucune retenue de manichéisme. Marty McFly est devenu une figure incontournable de la pop culture, il est téméraire, jeune, sympathique, produit de son temps et de son époque, talentueux et ambitieux, rêvant d'être une star du rock et d'emmener sa copine en 4x4 pour admirer les étoiles au bord du lac. Ce simple désir de possession et de reconnaissance au sein du star-system est ici présenté sous sa forme la plus innocente. Il n'y a pas de critique voilée, encore moins de satire ou de moquerie implicite, la scénographie elle-même fige l’Amérique dans une esthétique du consumérisme triomphant.

Cependant Zemeckis semble situer 1985 comme un point charnier, celui de l'apogée d'un système qui puise sa réussite dans le grand optimiste des années 50, où l'Amérique apparaissait encore comme le leader naturel d'un occident meurtrit par une guerre dévastatrice. Pour autant, le futur n'est jamais rose pour nos protagonistes et encore moins le présent alternatif où Biff tyrannise Hill Valley, engendrant violence et misère autour de lui. Est-ce que Zemeckis avait déjà des inquiétudes quant au conséquences d'un capitalisme décomplexé ?

Lorsque George - le père de Marty - dans le premier présent de la trilogie courbe l'échine sous les menaces de Biff, il apparaît comme la victime qu'il a toujours été ; pathétique, couard et introverti. Biff se permet tout et George se soumet à la violence physique et symbolique d'une brute sans gène. Or dans le second présent, celui de la fin du premier opus, où George est devenu un écrivain à succès de science-fiction, il arbore une allure fière, pédante où Biff n'est rien d'autre que son esclave, à son tour humilié : le père est vengé. En somme l'argent et la réussite donnent tous les droits, même celui d'humilier son prochain si cela se justifie, George devient un être méprisable et condescendant et Biff une victime. On légitime ici un schéma de dominant/dominé. Doit-on comprendre qu'un tel système prédispose à une hiérarchie sociale structurelle qui inciterait les individus à s'exploiter les uns les autres selon les situations données ? Peut-être... Force est de constater que Retour ver le futur s'approprie la crainte universelle qu'engendrent les grandes ploutocratie : celui qui accumule trop de pouvoir et de richesses (épisode 2, 1985/présent alternatif) entraîne le monde à sa perte. Certes Retour vers le futur est une trilogie d'apparence naïve, elle véhicule d'ailleurs volontairement cette imagerie de candeur et pourtant elle y parle d'excès, des dangers de la Science et d'une société qui s'égare parfois dans l'abrutissement.

Retour vers le futur (1985-2015)

Positivisme ?

S'inspirant largement d'Einstein, Doc est l'archétype du scientifique bienveillant. Personnage loufoque devenu référence, figure classique et "cinégénique" de la SF ; déjanté, chaotique, mais pas pour autant machiavélique à l'image des films de Fritz Lang, ou diaboliquement intelligent et austère comme dans Blade Runner... Doc est plus un rêveur qu'un rationaliste, il est le prof que nous rêvions tous d'avoir, un passionné, bercé par l'onirisme, ne réduisant pas la technique et la science à de froides perspectives productivistes, ni le savoir à des formules qu'il faut retenir par cœur sans laisser une part à la fantaisie et aux probabilités infinies qu'il peut engendrer. C'est un fan inconditionnel de Jules Verne et donc un explorateur dans l'âme.

La figure de l'explorateur est incontournable aux États-Unis puisqu'elle fait référence à la conquête d'un pays qui cache volontiers le génocide dont il est issu par l'impulsion des premiers colons. Le troisième opus était donc incontournable même si beaucoup le considèrent encore aujourd'hui comme un bonus, un film mineur, ou une extension de la véritable saga. Le fait de terminer l'aventure au Far West ne fait qu'engoncer le mythe de la trilogie comme emblème ingénu et patriotique de l'Amérique vue par les studios hollywoodiens en 85. Par l'intermédiaire de Doc, Zemeckis représente toutefois la Science comme une source d'espoir, le symbole du surpassement humain, un questionnement permanent, il en fait un portrait presque poétique, refusant un champ dévoué à la raison pure et à la domination de l'humanité par la technologie. Des valeurs qui font des trois films quelque chose de plus éveillé qu'un simple produit d'exportation. Par les caricatures ambulantes que sont ses personnages, Zemeckis tire un portrait simpliste mais significatif de l'Amérique ; Biff est ses aïeuls incarnent le conservatisme et la violence d'un pays qui traîne en héritage une histoire sanglante, Doc et Marty sont l'inventivité et l'hyperactivité intellectuelle qui font des États-Unis un berceau du progressisme. Pays des extrêmes en somme, capable du meilleur comme du pire, produit de luttes intestinales interminables et sans cesse rattraper par son passé.

Bref, main dans la main, les deux protagonistes sont porteurs de valeurs fortes ; le courage, la fougue de la jeunesse, l’ingéniosité, alliés à la science et à l'expérience, sur le papier on signerait bien tout de suite, mais ça ressemble un peu trop au Truman Show cette petite affaire...

Retour vers le futur (1985-2015)

Clichés

Prenons par exemple les Libyens du premier volet. Il faut savoir que les relations entre les USA et le régime de Kadhafi sont très tendues dans les années 80, puisque la Libye est un proche allié de l'URSS, inutile de rappeler que nous sommes en pleine guerre froide et que les deux géants tentent de se partager le monde, colportant rumeurs et propagande sur l'ennemi. Le régime libyen était alors bien connu pour financer des mouvements révolutionnaires étrangers, notamment en Palestine, tentant de souder les pays voisins dans la Jamahiriya ; un vaste projet panarabiste et socialiste qui bien entendu ne pouvait que déranger Oncle Sam et par conséquent Hollywood.

Cette scène est symbolique, presque symptomatique puisqu'elle présente les Libyens comme des terroristes, plutôt mal organisés et sans ressources, qui viendrait fustiger la science et le progressisme en tentant d'assassiner Doc. Petite analyse géopolitique de comptoir que nous livre le film, ce n'est certes pas la priorité de Retour vers le Futur , cela dit c'est assez "amusant" de le souligner. La figure des méchants hollywoodiens évolue d'ailleurs toujours en symbiose avec la politique internationale de son pays, tirant un portrait peu avantageux des ennemis de l’Amérique.

D'ailleurs à partir des années 2000, la Libye devient un allié des États-Unis et de l'occident, en signant de nombreux accords commerciaux et en s'alliant dans la lutte contre le terrorisme, la roue tourne quand il y a de gros sous en jeu, mais rien de surprenant dans tout ça. Bizarrement cela rappelle 1984 où les ennemis deviennent les alliés, puis à nouveau les ennemis, sans que personne ne remette en doute la légitimité des guerres...

Malgré tous ces défauts, comment ne pas reconnaître toute la fougue et la générosité de Retour vers le futur ? Comment ne pas avoir une tendresse sans mesure pour ces trois films ? Trente ans déjà, Marty et Doc sont sur le point d'arriver chez nous, le 21 octobre 2015 et l'auteur des ces lignes regarde toujours leurs aventures avec un regard bienveillant.

Avec un regard plus aiguisé, plus adulte, une certaine distance, le film a les lourdeurs intellectuelles qu'on lui connaît , mais il brille d'une qualité de mise en scène que l'on ne retrouve que très rarement dans le "cinéma pop" actuel. Pacôme Thiellement observe cela dans Pop Yoga, un ouvrage dans lequel il explique comment la pop culture est passée d'un médium accessible, à la fois commercial et qualitatif à un produit sans âme où l'on prend les spectateurs pour des vaches à lait. Il n'y a pas de mal à aimer le film de pur divertissement, Mad Max : Fury Road ou Gravity ont récemment démontré à leur façon que la mise en scène se suffit parfois à elle-même, que le visuel peut se substituer complètement à l'exercice réflexif s'il est calibré avec suffisamment d'inventivité.

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