Merci Patron ! : l'insoumission contagieuse

Si chaque jour le mépris domine consciemment ou inconsciemment chez les décideurs politiques, économiques et médiatiques, la farce n'est que plus savoureuse quand les ignorés parviennent à tirer modestement la couverture de leur côté. Commençons par une interview de Jean-Luc Apathie sur Europe 1 qui recevait François Ruffin pour parler de son film dans le sacro-saint temple d'Arnaud Lagardère. On voit dans cette caricature de débat toute l'animosité avec laquelle le journaliste reçoit son invité, lui rappelant à plusieurs reprises que sa présence est due au bon vouloir des ordonnateurs et que son temps de parole doit se limiter à une campagne marketing sans débordement. Peu habitué à ce qu'on lui résiste, Apathie coupe sans cesse la parole à son hôte, incapable de comprendre une seule seconde autre chose que le prêchi-prêcha traditionnel de la grande médiocratie, soit le fait que quelqu'un soit ici pour parler réellement de politique (un choc donc pour le journaliste, qui doit découvrir en même temps que certaines personnes en ce monde ont d'autres convictions que les siennes). Apathie s'il est consternant à plus d'un titre, ne saurait comprendre qu'il n'est que le prolongement du sujet de Merci Patron!. Car voilà ce qui motive Europe 1 en invitant François Ruffin, le rappeler à l'ordre et à la raison, Apathie étant figé dans un schéma de représentation qui le persuade d'incarner le discernement et la pensée légitime. Une besogne dont les grands médias se chargent quotidiennement.

Et pour une fois, le documentaire de Ruffin propose d'inverser la tendance, redonnant un temps un contrepoids aux invisibles, à ceux que des hommes comme Apathie, Lagardère, Arnault... et tous leurs serviteurs bien pensants, ignorent tous les jours en diffusant imperceptiblement, toute la violence de leurs décisions et de leur impunité. Cette collusion du champ financier, politique et médiatique ne date bien entendu pas d'hier et il serait de bon aloi que de voir ou revoir Les nouveaux chiens de garde, autre documentaire sous forme de farce reprenant en partie les études de Pierre Bourdieu sur l'incapacité des grands médias à être un contrepouvoir (c'est pourtant ce qu'ils prétendent être), car défendant des intérêts communs propres à une nouvelle caste de privilégiés.

Ainsi les grands groupes de presse ne sont pas un contrepouvoir, mieux ils ont le pouvoir de faire et défaire les candidats de sorte qu'ils invoquent à l'avance un nom que le bon peuple ferait bien de retenir le jour où il glissera son bulletin dans les urnes. Certains passent commande et la presse se fait le relais médiatique de personnages qui ressemblent plus à des représentants commerciaux itinérants qu'à des politiciens mus par des idéaux. Les convictions politiques semblent être un tabou que tout le monde s'empresse de refouler en priorisant la légèreté, permettant au cerveau d'être plus disponible pour les salves publicitaires qui suivront ladite information. Il n'y a qu'à voir cette loi passée en catimini (une de plus) qui a pour but de museler les candidats alternatifs pour mieux borner le camp de la politique unique des médiocres consentants. On parle de "modernisation" de l'élection présidentielle, comme on parle de "modernisation" de la loi du travail pour mieux déguiser l'obscurantisme sous-jacent qui perce à travers leurs insupportables simagrées de bonimenteurs. Entre ce renversement sémantique habituel et le novlangue de 1984 il n'y a qu'un pas.

Ce que propose Merci Patron! , c'est un véritable geste politique là où le cinéma se perd trop souvent dans de petits pamphlets bienveillants qui imitent les problématiques sociétales en les reléguant à des tâches de fond scénaristiques, pire à de simples décors, au lieu des les prendre à bras-le-corps pour mieux en saisir les enjeux (voir l'analyse percutante du n°714 des cahiers sur Le vide politique du cinéma français). Le pseudo-cinéma-naturaliste contemporain est une supercherie, ce n'est pas parce qu'on déploie un arsenal d'outils censés recréer une atmosphère que l'on traite mieux d'un fait social. Que l'on soit bien clair pour illustrer nos propos ; Le Congrès d'Ari Folman est bien plus pertinent qu'un film comme Dheepan pour comprendre les forces invisibles qui contraignent les individus dans la réalité. Malheureusement, le cinéma français tend trop souvent à oublier que sans convictions et sans désir de faire transparaître à l'écran (quitte à truffer la mise en scène de maladresses) un sentiment d'urgence de résister, une volonté de déconstruire les schémas préfabriqués des gourous médiatiques, il n'est qu'un énième objet putassier pour glaner des récompenses en festivals. 

Car ce dont nous avons affaire aujourd'hui dans nos sociétés fantasmant la démocratie, ne prend pas la forme de menaces formelles comme des dictatures affirmées ou des monstres à visages découverts, mais il est l'incarnation d'un autoritarisme mou, prenant maintes formes et maintes couleurs jusqu'à se faire oublier et se faire passer comme le garant de la morale supérieure et indéfectible. Lorsque le bal des affreux martèle en coeur qu'aucune explication n'est valable pour comprendre les attentats, ils coupent définitivement avec le monde intellectuel et scientifique qui consiste justement à comprendre l'inexplicable quand bien même il va à l'encontre de nos valeurs. Le terrorisme est certes inexcusable, mais il est un devoir de le comprendre et de l'expliquer en saisissant ses origines plutôt que de répondre stupidement à ses conséquences par des actes liberticides qui lui donnent raison (loi renseignement, état d'urgence prolongé etc...). 

Merci Patron ! : l'insoumission contagieuse

Ainsi le gouvernement condamne ceux qui osent élever la voix trop fort face aux ploutocrates de tout bord. Oui pour la presse et les politiques, une chemise arrachée est bien pire que des milliers de licenciements, des vies brisées, des tentatives de suicide, des bénéfices faramineux non redistribués, des promesses non tenues, des affaires de corruption récurrentes et un mépris généralisé qui sont d'une violence infiniment plus grande qu'un simple bout de tissu déchiré. Ils s'étonnent de récolter la haine en ayant semé la misère et oublient en amnésiques notoires qu'ils sont, la sanglante Histoire dont les acquis sociaux étaient le meilleur remède pour empêcher que l'horreur se reproduise. Ils condamnent le terrorisme sans comprendre que la radicalisation a pour racines la misère matérielle et intellectuelle qu'ils laissent proliférer pour imposer une doctrine néolibérale qui est un désastre humanitaire mondial dont même le FMI s'inquiète. 

Car ce qui les effraie, et c'est bien ce dont traite Merci Patron! dans le fond, c'est justement cette dynamique du peuple reprenant les choses en main et comprenant avec quel cynisme ils sont conspués à des fins qui les dépassent. L'apolitisme est un lent processus que les hauts responsables de tout bord se sont empressés d'accélérer afin que les gens se désintéressent de la politique. Comme qui ne dit mot consent, il est plus simple de gouverner des gens dont le désintérêt est grandissant en couplant cette banalité avec une batterie de mots techniques qui rendent la politique semblable à un objet obscur et complexe dédié à des professionnels avertis. Mais lorsque les gens commencent à comprendre l'urgence nouvelle de la politique réelle, celle qui consiste à être concerné par les décisions prises par d'autres, à se soucier du bien commun et à s'interroger sur ceux qui tirent les ficelles, leur inquiétude est grandissante. Voilà ce qu'est Merci Patron!Citizen Four ou Les Nouveaux chiens de garde, des actes politiques qui rappellent l'urgence de comprendre et de résister. 

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