Amy de Asif Kapadia, la malédiction du génie

Synopsis

Dotée d’un talent unique au sein de sa génération, Amy Winehouse a immédiatement capté l’attention du monde entier. Authentique artiste jazz, elle se servait de ses dons pour l’écriture et l’interprétation afin d’analyser ses propres failles. Cette combinaison de sincérité à l’état brut et de talent ont donné vie à certaines des chansons les plus populaires de notre époque. Mais l’attention permanente des médias et une vie personnelle compliquée associées à un succès planétaire et un mode de vie instable ont fait de la vie d’Amy Winehouse un château de cartes à l’équilibre précaire. Le grand public a célébré son immense succès tout en jugeant à la hâte ses faiblesses. Ce talent si salvateur pour elle a fini par être la cause même de sa chute. Avec les propres mots d’Amy Winehouse et des images inédites, Asif Kapadia nous raconte l’histoire de cette incroyable artiste, récompensée par six Grammy Awards.

 

Critique

L'Histoire de la musique est complexe, elle fourmille d'influences, d'invention et de réinventions, elle est abondante, polymorphe, subtile, brute, abstruse ou contagieuse, elle conditionne aussi bien qu'elle est conditionnée par son époque et son contexte, elle est intangible, toujours, du moins quand elle ne répond pas sottement aux impératifs mercantiles des usines à tubes. Et parfois, dans un amas sauvage et foisonnant, s'illustre des figures intemporelles, des évidences qui irradient de leur aura énigmatique, plusieurs générations à venir. Il y a des noms comme ceux-là, des noms incontournables, des voix que tout le monde sait identifier, des écritures qui marquent les chansons comme le poète marque à jamais la page blanche de son cahier, des mots, des phrases, des mélodies, figés à jamais dans les consciences collectives.

Amy Winehouse est inévitablement un de ces noms, si ce n'est que son déclin s'est observé à l'aune d'une contemporanéité où les stars sont des objets sacralisés, des divinités omniprésentes, photographiées, disponibles sur tous les écrans scintillants du monde, fardés par les farandoles du grand carnaval de l'instantané. Beaucoup retiendront de Amy Winehouse sa voix sépulcrale, cette tonalité singulière qui effaçait les barrières de la langue pour rendre ses textes significatifs et compréhensibles dès les premières notes. Mais aussi, les gens se souviendront de cette image de décadence, de personnage sulfureux qui permettait alors de faire les gros titres de la presse à sensation, de cette silhouette blafarde, pathétique, se débattant sur scène pour contenter les foules. Que ce soit pour Kurt Cobain, Michael Jackson ou Jim Morrison (entre autres), la malédiction des génies est dans notre époque une image très éloquente, car elle confère à la fois un immense pouvoir, elle est synonyme d'un grand talent, mais elle asservit inexorablement les esprits qu'elle frappe, à un objet ancré dans le jeu médiatique. Finalement, l'admiration sans limites est aussi morbide pour celui qui adule que celui qui est adulé et évolue toujours sous le prisme d'une passion gangrénée par un amour haineux. On observe ce phénomène dans les revirements extrêmes d'un public qui tantôt entre en transe au moindre sourcillement de leur star, puis l'insulte rageusement lorsque celle-ci ne livre pas le produit identique et conforme à ses attentes.

Le documentaire de Asif Kapadia s'évertue à expliquer en quoi la notoriété de Amy Winehouse fut dès les premiers instants de sa carrière, son plus grand fardeau. La déification est profondément malsaine, car elle remplace les êtres de chair par des statues de marbre dont tout le monde s'arrache l'image, les gourous-esclaves des initiés de leur secte en somme. Ce processus est inévitable, surtout dans la façon dont on fait aujourd'hui de chaque être, des objets interchangeables de rentabilité. Cela vaut pour les stars du rock comme pour les grands sportifs, si leur vie est un «rêve», ils doivent en même temps renoncer à leur humanité. Ce n'est pas ici un exposé plaintif et misérabiliste que de faire ce constat sur les stars, ce n'est pas non plus un simple problème de riche, car aujourd'hui tout le monde semble vouloir être appelé pour son moment de gloire afin de rejoindre la danse clownesque que Ari Folman explore si bien dans son film Le Congrès. Il s'agit simplement de relever les qualités premières de ce documentaire, pourtant pauvre en propositions filmiques.

Rendre publics des fragments intimes de la vie d'une chanteuse comme Amy Winehouse est une démarche intéressante pour comprendre par contraste, à quel point la célébrité peut être funeste. Très jeune on ressent la puissance et l'émotion dont l'artiste était pourvue, on s'en imprègne et on assiste alors à son inévitable chute, comme beaucoup d'autres sombrèrent avant elle, face au monstre dévorant de la renommée.

Morte de célébrité, mais aussi morte d'amour, car les êtres les plus sensibles sont sujets à la mélancolie, certains parviennent à l'exprimer à travers des œuvres - leur catharsis - certains en font des joyaux bruts, sublimes, bien souvent ces gens aiment comme ils créent, comme ils respirent, dans des gestes embrasés dont la lumière fascine. Amy Winehouse aimait profondément le jazz, la musique, elle aimait profondément un homme et elle en est morte. C'est ce que le réalisateur britannique tente de révéler dans le film.

Pourtant Amy est loin d'être un bon documentaire, il souffre d'un énoncé didactique sans originalité qui épouse les formes d'un modèle facile, gentiment intrusif, faussement engagé, il peine à explorer son sujet et se contente d'une narration chronologique fastidieuse que l'on étire trop longuement dans la durée.

Si l'on aime Amy Winehouse, le documentaire humanise l'icône et permet d'isoler son talent des feux de paille médiatiques pour se concentrer sur les sources de son inspiration et de sa mélancolie, c'est en ce sens qu'il parvient à être poignant et à délivrer le génie de sa malédiction. Si l'on aime le cinéma, on ne trouvera rien d'autre dans Amy qu'un petit exposé conventionnel qui fait moins dans l'hommage que dans le produit standard facilement exportable.

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