Thomas Aïdan : La Septième Obsession

En quatre numéros, La Septième Obsession a su s’imposer dans le paysage de la presse écrite et de la critique cinématographique. À l'image d'une très belle première édition qui questionnait les rêves des cinéphiles, cette revue bimestrielle place une obsession au centre de sa ligne éditoriale pour mieux la décliner en des désirs d'images protéiformes (cinéma, séries, jeux vidéos...). Elle s'évertue à mettre la critique au service des films et non l'inverse, en proposant des textes exigeants, mais toujours accessibles. Nous nous sommes donc demandé à quoi rêvait Thomas Aïdan, son fondateur et rédacteur en chef, en l'interrogeant sur sa propre cinéphilie et ses projets à venir. 

 

 

Entretien


Jordan More-Chevalier // Te souviens-tu du premier film que tu as vu au cinéma ?

Thomas Aïdan // Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot. Au cinéma Utopia, à Toulouse. Je viens du 13e arrondissement de Paris, mais j’ai vécu à Toulouse de nombreuses années avant de revenir sur Paris après mon bac. J’ai donc découvert, vers quatre ou cinq ans, le film d’Ocelot. J’en garde un souvenir magnifique. Depuis, j’ai rencontré Michel Ocelot, la rencontre était très amusante...

 

C’est un film qui a scellé quelque chose dans ma cinéphilie car c’est un grand film humaniste, soit le récit d’une femme qui a une épine dans le cou, on se rend compte qu’il s’agit de l’origine de sa souffrance, de sa méchanceté. Cela explique qu’elle soit aussi aigrie avec les gens. Lorsque Kirikou lui enlève l’épine, elle devient subitement aimable. Quand tu as quatre ou cinq ans, c’est vrai que c’est magnifique à voir.

 

L’autre film qui m’a vraiment beaucoup marqué c’est La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Je devais avoir sept ans, j’étais complètement fou du film. Je ne comprenais pas, parce qu’il y avait quelque chose de très sombre. Cette histoire de Robert Mitchum qui tue sauvagement cette mère de famille, c'est atroce, en même temps cette césure dans le film où les deux enfants fuient cet homme sur une barque, puis recueillis par une sorte de mère divine, c’est juste magistral. Ce rapport à la mère est très fort et je me souviens que cela m’avait beaucoup ému.

 

Avec quels films as-tu grandi et as-tu eu une influence familiale ou amicale qui t’a permis d'en découvrir d'autres ?

Une influence familiale, oui. Ma mère est une grande admiratrice d’Éric Rohmer. Le premier Die Hard : Piège de Cristal de John McTiernan m'a beaucoup marqué également. Il y avait une unité de lieu et de temps, ce qui est assez fort pour ce genre de films. En même temps c’est un film très humoristique, très ironique, il y a un décalage très marqué, pour moi c’est un faux film de Noël parce qu’il se moque de Noël et de la magie du miracle et de tout ce qui gravite autour.

La nuit du chasseur de Charles Laughton (1955)

La nuit du chasseur de Charles Laughton (1955)

Tu en avais parlé il me semble dans le second numéro de La Septième Obsession, dans votre dossier sur les films de Noël ?

Exactement. On avait fait « Noël au cinéma » et j’avais fait un entretien avec Arnaud Desplechin, sur la neige justement, sur la texture et l’esthétique de la neige au cinéma. Donc oui Piège de Cristal c’est un film qui a bercé mon enfance. Pas tellement de dessins animés hormis Kirikou. Après je pense que c’est surtout Rohmer qui a été le déclencheur. Godard est venu plus tardivement, Truffaut aussi et certains films américains, notamment ceux de Clint Eastwood, Steven Spielberg, E.T...

 

Tu allais beaucoup au cinéma pour voir ces films ou tu les regardais chez toi ?

C’était très varié. UGC, Gaumont, des salles d’art et d’essai, ça pouvait être TCM cinéma, Ciné +, la VHS, le DVD… Finalement on allait chercher les films là où ils se trouvaient.

 

Il y a beaucoup de cinéphiles qui disent avoir eu un choc émotionnel devant un film ou à cause d’un auteur, est-ce que toi aussi il y a un réalisateur ou un film en particulier qui a bouleversé ton rapport au cinéma ?

En juin 2011 il y a un film qui m’a profondément exalté, c’est The Tree of Life de Terrence Malick. D’où la couverture du numéro 1 de La Septième Obsession avec Knight of Cups. Surtout cette séquence avec le Lacrimosa de Preisner, sur le big bang, au tout début. On aperçoit Jessica Chastain arrivant dans une forêt, elle apprend que son fils est mort, se tourne face au ciel, demande pourquoi son enfant lui a été « enlevé », puis d’un coup voilà le big bang avec la musique de Preisner qui est l’un de mes compositeurs favoris ! 

C’est un film que je n’ai pas cité dans les films de mon enfance car c’est quelque chose de plus récent, mais ce film m’a vraiment émerveillé. Les films qui m’émerveillent généralement, ces obsessions pour reprendre l’expression de la revue, j’en ai un ou deux par an. Je pense aussi à Maps to the Stars de Cronenberg en 2014. C’est un ensemble, cela va de la performance des acteurs jusqu’au dispositif, en passant par le scénario, le récit, la temporalité du film… Le Melancholia de Lars Von Trier est également très fort, je suis très attiré par les chocs esthétiques, comme récemment The Assassin de Hou Hsiao-hsien, je n'aime pas tellement les films hystériques…

The Tree of Life de Terrence Malick (2011)

The Tree of Life de Terrence Malick (2011)

Qu’entends-tu par « films hystériques » ?

Par exemple Les Ogres de Léa Fehner, Suzanne de Katell Quillévéré… disons que pour moi ce sont des films qui ne laissent pas d’empreintes. Quand je vois ces films, j’ai un peu l’impression d’avoir été agressé par le langage visuel et sonore. Je retiens juste un cri, mais qui n’a pas de valeur au sens strict du terme. Cela s’évapore assez rapidement dans mon esprit… Je trouve par exemple qu’un film comme Maps to the stars n’est pas hystérique…

 

Et qui pourtant traite de l’hystérie…

Oui ! Il traite de l’hystérie, mais il n’est pas hystérique dans sa forme. Nymphomaniac de Lars von Trier, par exemple, aurait pu être hystérique, mais le film se révèle plus sobre que le marketing pouvait le vendre. Même chez Hitchcock à chaque fois qu’il y a un cri, c’est très maîtrisé. L’hystérie peut-être très belle au cinéma, mais lorsque ce n’est pas maîtrisé, ou lorsque le film tombe lui-même dans l’hystérie, cela devient bordélique. Au final, je pense que tous les grands films de l’Histoire du cinéma qui ont laissé une empreinte, ont cette maîtrise.

 

Michel Ciment défend justement cette idée de la maîtrise chez Kubrick. Il disait dans une interview que l'on reprochait parfois aux réalisateurs d'avoir trop de maîtrise - notamment dans Les Cahiers - mais que justement, c’est bien cette maîtrise que l’on recherche chez tous les grands cinéastes.

En fait, le mot « maîtrise » est galvaudé de nos jours. On parle de rigueur dans un premier temps : savoir diriger son film. Et puis, il y a la maîtrise dans la rétention de l’émotion, ça pour moi, c’est une caricature de la maîtrise. Toutefois, le Top Ten des Cahiers ou leurs couvertures mettent en avant des films très maîtrisés, on tombe souvent tous d’accord à la fin de l’année pour dire qu'on a adoré Le Vent se lève de Miyazaki, ou Mia Madre de Moretti... Pour arriver à ce degré d’intelligence, de rigueur, je pense qu’il faut savoir faire preuve de maîtrise. Mais l’expression est mal utilisée, à mon avis, de nos jours. Un film comme Chronic de Michel Franco est pour moi la caricature même de la maîtrise, c’est un cinéaste qui piège le spectateur, c’est effroyable.

JMC : Qu’entends-tu par « films hystériques » ?

T.A : Par exemple Les Ogres de Léa Fehner, Suzanne de Katell Quillévéré … disons que pour moi ce sont des films qui ne laissent pas d’empreintes. C’est-à-dire que quand je vois ces films j’ai un peu l’impression d’être agressé par les paroles, par un énervement, une hystérie, par un engouement certes, alors je ne dis pas que c’est quelque chose de néfaste, c’est même peut-être noble de la part des réalisateurs et en même je me dis, il n’y a rien qui reste. Je retiens juste un cri, mais qui n’a pas de valeur au sens strict du terme. Je trouve par exemple qu’un film comme Maps to the stars qui n’est pas hystérique…

JMC : Et qui pourtant traite de l’hystérie…

T.A : Oui voilà, il traite de l’hystérie mais il n’est pas hystérique dans sa forme et pour moi des formes hystériques, c’est insupportable. Nymphomaniac de LVT par exemple, ça aurait pu être hystérique, ça traite d’une nymphomane, on se dit ça va être un cri pendant deux heures et en fait pas du tout, c’est quelque chose de très sobre et là on un choc esthétique quelque part. Même chez Hitchock à chaque fois qu’il y a un cri, c’est très maîtrisé, l’hystérie, le cri c’est très beau au cinéma mais, quand ce n’est pas maîtrisé et que c’est le film qui tombe lui-même dans l’hystérie, ça devient bordélique et finalement je pense que tous les grands films de l’Histoire du cinéma qui sont restés, ce sont des films qui ont cette maîtrise.

JMC : Michel Ciment défend justement cette idée de la maîtrise chez Kubrick, il disait dans une interview qu’on reprochait parfois trop de maîtrise dans un film, notamment dans Les Cahiers, mais que justement c’était cette maîtrise que l’on retrouvait chez tous les grands auteurs.

T.A : En fait le mot maîtrise n’a pas forcément le même sens, on parle de rigueur dans un premier temps, savoir diriger son film, et puis il y a la maîtrise dans la rétention de l’émotion, ça pour moi c’est une caricature de la maîtrise. Finalement le top ten des cahiers ou leur couverture met en avant des films très maîtrisés, on tombe souvent tous d’accord à la fin de l’année pour dire on a adorait Le Vent se lève de Miyazaki, ou on a adoré Mia Madre de Morreti, c’est ultra-maîtrisé. Il n’y a pas de rétention d’émotion parce-que c’est hyper émouvant, pour arriver à ce degré d’intelligence, de rigueur, je pense qu’il faut savoir faire preuve de maîtrise. La construction du film est très rigoureuse, c’est pas une honte de trop maîtriser son film. Mais le terme « maîtrise » est tellement galvaudé, on est d’accord.   

 

Philosophie & Cinéma

JMC : Tu es étudiant en philosophie c’est bien ça ?

T.A : Non pas du tout.

JMC : Ah mauvaise information, toutes mes questions là-dessus tombent à l’eau !

T.A : (Rire) Non… mais en fait ce qu’il s’est passé c’est que j’ai eu mon BAC, ensuite comme j’étais pas mauvais en philo… j’avais pas envie de faire une fac de cinéma parce-que ça me stressait un peu… donc je me suis dit je vais faire de la philo mais bon… j’ai fait dix jours et après je suis parti. J’ai dis à ma mère, je vais lancer une entreprise, elle était étonnée, je lui ai dis que ça prendrait des mois voire des années, et donc finalement j’ai rencontré des avocats, j’ai interrogé des juristes, et au fur et à mesure j’ai lancé ma propre SAS, donc finalement je n’ai aucun diplôme.  L’entreprise c’est Aidon Production, c’est la société tutrice de la septième obsession, c’est une société art et culture, on peut produire ce qu’on veut ; presse, expo, films, pub, avants-premières, des livres… c’est très large. Mais j’ai lu Platon quand même (rire), tu peux toujours poser la question.

JMC : Je souhaitais justement te demander si la philosophie t’avait donné des clés pour appréhender certains films.

T.A : C’est une très bonne question parce-que quand j’ai quitté la FAC, j’ai pris la bibliographie, les livres qu’ils nous conseillaient de lire, du coup j’ai lu Platon, Roland Barthes, Descartes, Husserl, Hegel… Et notamment Platon et l’allégorie de la caverne que j’ai pu approfondir m’a donné vachement de clés critiques. L’approche philosophique permet quand tu écoutes une musique, que tu regardes un film, que tu lis un livre, toutes ces bases te permettent d’appréhender les concepts d’espace, ou même tout simplement la dialectique hégélienne t’aide dans l’écriture d’une critique, te permet de faire une synthèse… ce sont des incontournables qui limite deviennent aujourd’hui des poncifs, mais ça reste l’origine du discours, de la pensée, donc c’est très important de les lire et ça fait murir.

JMC : Et à l’inverse est-ce que le cinéma t’a donné des clés pour comprendre des auteurs de philosophie ?

T.A : Oui parce-que le cinéma étant un art populaire et un art facile d’accès, c’est pas un art forcément compliqué…

JMC : Parfois il peut l’être tout de même.

T.A : Non, tu sais je pense que même Le Cheval de Turin de Bel Atar qui est assez compliqué, il restera dix fois plus facile à comprendre qu’une peinture ou même parfois un livre, je pense que le cinéma est plus facile à lire qu’un livre.

JMC : Vraiment ?

T.A : Oui vraiment, parce-que tu as l’image.

JMC : Tu penses que l’images suffit ?

T.A : Oui l’image est un reflet, on s’y identifie plus facilement, si les gens vont plus facilement vers le cinéma que la littérature c’est parce-que c’est un art plus accessible, plus contemporain, c’est plus complexe de vraiment comprendre un livre écrit il y a plusieurs siècles. Forcément parfois  il y a des films… par exemple Out 1 de Jacques Rivette, c’est assez dense, mais malgré tout c’est plus facile de se raccrocher aux branches d’un film, à des symboles communs, que parfois chez Zola ou Hugo. Je me souviens lire des bouquins de Victor Hugo en troisième et trouver ça vraiment compliqué, il y a des passages où je perdais un peu le fil. Dans un film il y a toujours une forme de pédagogie, même dans un film qui ne veut pas l’être…

JMC : Tu veux dire qu’un livre nécessite un effort d’imagination là où le cinéma propose déjà un cadre, des images qui sont données au spectateur ?

T.A : Exactement.

JMC : Mais tu as pourtant des films qui sont complexes à saisir.  Bon je prends l’exemple d’un auteur connu et reconnu pour illustrer mon propos, mais un auteur comme David Lynch, tu as des tonnes de bouquins et d’articles qui ont été écris où des auteurs se cassent la tête à essayer de comprendre, où les avis divergent, il y a beaucoup d’énigmes, d’images qui touchent à l’inconscient presque, finalement ce n’est pas si simple à décrypter lors d’une première lecture. Ce sont des films que l’ont explore encore des années plus tard.

T.A : Oui je suis d’accord avec toi, mais toutes les émotions que tu ressens dans Mulholland Drive ou Inland Empire, même si tu comprends pas tout d’une certaine façon tu le comprends quand même. C’est à dire que ton échine… enfin à l’intérieur de toi même tu captes l’essence du film. Par exemple je connais pas mal de gens qui n’ont rien compris à Inland Empire, pourtant les gens gardent un souvenir du film. Et il y a des gens qui ont lu du Zola et ils n’ont aucun souvenir de Zola et pourtant ils se souviennent de Inland Empire. Donc l’image, même quand le film est ultra compliqué, je suis d’accord chez Lynch parfois c’est compliqué, on reconnait des trucs : le désir, l’érotisme… on reconnaît tout ça, il y a que des symboles et des signaux. Desplechin dans l’entretien du numéro 2 (ndlr : de la Septième Obsession) nous avait dit le théâtre c’est fait pour les adultes et le cinéma c’est fait pour les enfants. C’est vrai je pense que même le cinéma de David Lynch…

JMC : Est fait pour des enfants ?

T.A : (Rire) Non c’est affreusement prétentieux de dire ça, mais je pense qu’on est plus facilement embarqué dans un voyage que pour un livre. Même si j’adore les livres, j’en lis énormément mais j’ai l’impression que c’est plus facile de se plonger dans un film, de prime abord. C’est plus facile de voir un film sur la Shoah que de lire un bouquin sur la Shoah. C’est même plus facile de supporter neuf heures de Claude Lanzmann même si c’est éprouvant, mais ça sera plus pédagogique, plus parlant qu’un livre.

JMC : C’est intéressant ce que tu dis, mais émotionnellement un film peut être plus éprouvant qu’un livre pour le coup ?

T.A : Là parcontre oui. Alors là c’est intéressant, parce-que le recul est moindre. Sur une oeuvre cinématographique ou une oeuvre d’image même, on se la prend en pleine gueule. Quand tu lis un article ou que tu regardes le journal télévisé ou autre, BFM ou ce genre de choses, tu te prends toutes les informations dans la gueule, c’est à dire que tu n’as aucun recul. C’est quelque chose qui t’agresse, l’image t’agresse. Le texte ne t’agresse pas parce-que intellectuellement il y a un effort supplémentaire à fournir. L’image agit comme un miroir contrairement au texte.

De Closer à la Septième Obsession

JMC : Peux-tu m’expliquer comment à émerger le projet de la Septième obsession et comment ça s’est développé ?

T.A : J’avais fait une maquette sur le film de Lincoln à l’époque, en février 2013, pour déconner avec une image, un peu de texte et puis j’envoie ça à une copine que j’avais rencontré en festival, je lui dis tiens, on pourrait déconner, lancer un pdf d’un petit magazine qu’on inventerait comme ça sur internet… Et finalement on a reçu des likes, bon ça faisait longtemps que j’avais envie de lancer un magazine et puis on a continué. Après je me suis entouré de gens que j’avais rencontré, puis des gens qui ont candidaté, au début on était peu nombreux, on était trois. Et le nom La Septième Obsession en fait c’est le moment où il fallait trouver le nom de la page Facebook, et on a trouvé ça mais je ne sais pas du tout d’où ça vient en fait, je ne me souviens plus exactement.

JMC : C’est vrai (rire) ?

T.A : Mais je m’en veux, j’aurais bien aimé savoir vraiment quelle inspiration j’ai eu mais écoute je crois que ça plaît. Et ensuite on a fait plusieurs numéros, ensuite il y a eu Cannes avec le numéro 3 à l’époque qui était en ligne et puis j’avais vraiment envie de faire un lancement print, mais ça avait l’air vraiment compliqué, je me suis dit on va arrêter je vais tenter autre chose. Et en fait j’avais fait un petit tirage de quatre ou cinq exemplaires en papier juste pour montrer, on m’avait conseillé de continuer, puis après on a fait un retour de Cannes et puis le fait d’être à Cannes ça apporte toujours quelque chose. Et puis de fil en aiguille on est arrivé jusqu’au numéro 14 en ligne, et ça faisait cent pages tous les mois donc c’était tout de même assez lourd, on était pas aussi nombreux qu’aujourd’hui, aujourd’hui on est pratiquement vingt… et puis au bout du quatorzième j’ai pensé qu’on était prêt à préparer un lancement print. Et donc entre juin 2014 et Octobre 2015, ça a été la période de préparation à tous niveaux. Ca fait vraiment longtemps que je nourrissais cette ambition, déjà quand j’étais au collège ou au lycée, je lançais toujours les journaux de l’école…

JMC : Sur le cinéma déjà ?

T.A : Non c’était plutôt politique, ce qui gênait les proviseurs à chaque fois, ils voulaient censurer le truc parce-que je critiquais la politique de l’établissement ou de l’éducation nationale et ça passait pas du tout en général (rire). Mais c’était quand même très amusant. Je disais déjà au collège que je voulais être rédacteur en chef, on me disait que c’était vague et finalement voilà où j’en suis (rire). J’ai aussi fait un stage chez Closer quand j’étais en troisième.

JMC : Ah ?

T.A : Oui en fait quand j’étais en sixième, il y a une amie de ma mère qui est fan de presse people et puis on était parti à Argelès en vacances, elle avait acheté Closer à Toulouse pour 1,20 euros et à Argelès il était à 1,30 euros. Je ne comprenais pas pourquoi sur deux régions différentes ce n’était pas le même prix. Et donc j’appelle Closer en leur disant que ce n’est pas normal et je tombe sur une personne avec qui je suis très ami aujourd’hui et qui me dit : « ce n’est pas normal, je vais informer l’éditeur, envoyez-moi l’exemplaire ». Donc ils m’ont fait venir, je rentrais en cinquième pour le coup. Je suis donc venu, j’ai rencontré la rédactrice en chef Laurence Pieau, c’est elle qui a fait le coup de François Hollande et Julie Gayet et j’ai rencontré toute l’équipe et ils me demandent si je n’ai pas un stage de troisième à faire.  Et finalement en troisième, à Toulouse ils m’ont demandé où je voulais aller en stage, alors que tout le monde allait à la boulangerie, j’ai dis non, moi je veux aller chez Closer. Ils m’ont fait « Quoi ? », en plus Closer, magazine people, c’est même pas le journal Le Monde ! Ils m’ont dit « Quoi chez Closer ? A Paris ? Mais tu es fou… », il a fallut une dérogation, ça a prit un mois pour convaincre l’établissement pour que je puisse sortir de la région, et finalement je me suis retrouvé chez Closer. Et en fait ça m’a vachement appris, comme c’est un hebdomadaire, même si voir Britney Spears, des trucs de ce genre, ça ne m’intéresse pas beaucoup, ça m’a beaucoup appris d’un point  de vue éditorial. Et puis après plus tard j’ai fait des stages aux Cahiers du Cinéma, à libé… Aux Cahiers je relisais des texte, je devais avoir dix-huit ans à l’époque, La Septième était déjà lancée sur internet.

JMC : Donc La Septième Obsession vient de Closer finalement (rire) ?

T.A : (rire) Non elle vient plutôt d’un mélange pas possible entre la passion du cinéma, la passion de la presse, des revues en général, des magazines…

JMC : C’est donc pour toi une obsession depuis tout jeune, le titre de la revue fait sens.

T.A : Sauf qu’à dix ans c’était très prétentieux (rire). J’étais en cinquième, je disais à tous mes amis de ma mère que j’allais présenter un projet de magazine à Condé Nast, j’imaginais déjà le grand local, quarante personnes derrière (rire). Après j’ai compris que j’étais un peu mégalo quand même.

JMC : Et donc comment s’est passée la publication du premier numéro ?

T.A : On a eu un petit investissement de départ qui nous a permis d’avoir déjà deux numéros de prêts. Quand tu finances un numéro un, la rémunération de tes ventes n’arrive que cinq mois plus tard. Le numéro deux est déjà sorti avant même que tu ai ton chèque, donc le début est assez compliqué. On avait donc prévu deux ou trois numéros de trésorerie, la sortie en soit du premier n’était pas si compliquée, disons que c’était plutôt avant où tu rencontres beaucoup de monde, tu dois convaincre, tu doutes énormément… parfois j’ai pensé que j’étais complètement fou… quand t’es en face de gens qui ont beaucoup d’argent tu te demandes ce que tu fais là et puis bon à chaque fois je revoyais toujours un film en me disant que je ne pouvais pas m’arrêter. Une fois que la revue sort tout le monde dit que c’est super, mais derrière c’est quand même beaucoup de pression, beaucoup de solitude parfois, des moments où des gens ne comprennent pas ce que tu fais… j’étais très discret, les gens se disaient : « Il a pas fait d’études, en même temps il va chercher de l’argent, il veut lancer un magazine mais c’est bizarre comme projet, il est trop jeune ». Donc parfois on a ressenti pas mal de solitude. Et puis au final on commence à être partenaire de TCM  Cinéma, de La Quinzaine des Réalisateurs de La Semaine de la Critique cette année, ça va apporter un peu de visibilité. Et puis j’ai l’impression que ça fonctionne de mieux en mieux sur les réseaux sociaux, il y a une petite émulation sur internet, on reçoit de plus en plus de mails de lecteurs, on a de plus en plus d’abonnés. C’est assez agréable.

Mais quand tu fais de la presse il faut être patient, la revue s’installe petit à petit dans le paysage. Et au début c’est beaucoup de coûts et peu de revenus. Par exemple on sait déjà que jusqu’en novembre prochain on aura plus de coûts que de bénéfices. La communication coûte cher et pour l’instant nous ne faisons aucune marge.
 

JMC : Tu as reçu des échos d’autres magazines ou de gens du milieu ?

T.A : Les retours sont plutôt satisfaisants. Michel Ciment a fait un article dans Positif,  Jérôme Garcin nous soutient énormément (ndlr : Nouvel Observateur, Le Masque et la plume, France Inter…), la profession m’a attribué un prix il y a deux jours, donc je pense que le milieu est plutôt réceptif.

JMC : Est-ce que tu as d’autres projets liés à l’écriture ? Des livres par exemple ? Des scénarios peut-être ?

T.A : On va sûrement faire des bouquins avec ma société, Aidon et la Septième Obsession, ça c’est en projet, faire des livres de cinéma. Que moi j’en écrive un, je ne sais pas du tout, mais mon ambition pour l’instant c’est vraiment de réussir le pari de la Septième Obsession et qu’aujourd’hui, sans vouloir être prétentieux, ça devienne vraiment une référence, quelque chose qu’on se procure parce-que ça fait vraiment partie du paysage de la presse cinéma, c’est pas un fanzine, c’est une revue de cinéma et je veux que dans les prochaines années ça s’installe considérablement. Après pour le reste, ça dépendra de mes envies dans l’avenir et aussi de mes rencontres. Des scénarios je ne pense pas, je pense que je serais un piètre scénariste, je ne saurais pas du tout écrire un dialogue de cinéma, à la rigueur je préférais plutôt demander à un scénariste si je devais produire ou réaliser un film. Mais la Septième Obsession est encore trop nouvelle pour pouvoir me projeter dans l’avenir, je souhaite qu’il y ait une vraie communauté autour, que la revue serve, vraiment, qu’elle serve à parler d’une autre cinéphilie, qu’elle serve à rendre hommage au cinéma et qu’elle permette de décupler, de réveiller un peu cette presse cinéma qui meurt à petit feu, multiplier les partenariats, faire grossir la marque, donc faire des livres de cinéma et faire en sorte que ça devienne une référence.

JMC : Et passer derrière la caméra ?

T.A : Faire un film pour moi c’est vraiment compliqué et pour en voir beaucoup je me rends compte quand même que peu de gens ont du talent. Ca demande beaucoup de rigueur… bon quand tu fais une revue c’est un peu aussi une école de cinéma quelque part, c’est tellement stressant et puis tu rencontres beaucoup de gens, ça te demande énormément de culture, beaucoup de patience et ce son des choses nécessaires à l’élaboration d’un film. Mais pour faire un film il faut que ce soit instinctif et organique, je ne suis pas contre, mais il faudra que j’aie vraiment quelque chose à dire, que je sente que je puisse réunir une équipe intéressante, pas si c’est juste par égotisme…

« Cinéma Français : Vide politique ? »

JMC : Les Cahiers du Cinéma ont consacré un dossier sur le vide politique du cinéma français. Es-tu d’accord avec cette analyse ?

T.A. : Oui et non. Pour moi c’est un peu pisser dans un violon, parce-qu’on le sait déjà. La manière dont ils tapent sur La Loi du Marché par exemple… bon j’aime pas beaucoup le film, mais à la fin ça ne sert plus à rien.

JMC : C’est vrai que je n’ai pas compris cet acharnement sur ce film.

T.A : Mais parce-que la ligne des Cahiers du Cinéma… a un peu pervertie les cahiers maoïstes.  Même si Stéphane Delorme dit qu’il vient des cahiers jaunes, il ne viennent pas des cahiers jaunes, aujourd’hui ils viennent des cahiers Mao, des cahiers rouges. Ils s’attendent à un cinéma militant, moi je détesterais n’avoir qu’un cinéma militant, je détesterais n’avoir qu’un cinéma qui me parle politique pendant des heures et des heures. Moi ce que je veux c’est un cinéma mystique, un cinéma métaphysique, un cinéma qui m’apprend des choses sur la vie, un cinéma esthétiquement éblouissant, mais un cinéma purement militant je ne sais pas.

JMC : Tu penses quoi d’un film comme Merci Patron ! par exemple ?

T.A : J’aime bien mais c’est pas ce que je préfère non plus.

JMC : Mais le cinéma peut avoir ce rôle tout en étant esthétique ou métaphysique ?

T.A : Oui il peut avoir ce rôle, mais après la voix des Cahiers on a l’impression qu’il faut qu’il y ait que ça. Après je lis généralement tous les dossiers de la presse cinéma, parce-que c’est important de lire ce que font les autres, maintenant sur le vide politique du cinéma français, bon oui… pourquoi pas, mais je trouve que quelque part c’est trop faire d’honneur à ces films qu’ils jugent inestimables. Autant de pages, et des pages quand même très sévères… toute leur fin d’année (2015) est très austère, hormis le numéro avec Verhoeven et même le numéro de décembre était immonde. Je me rappelle de l’année en image, ils avaient fait un truc sur Laurent Ruquier et d’autres, en disant que c’était un soiffard un truc comme ça. Enfin, on le sait déjà, on s’en fout. Quelqu’un qui lit Les Cahiers du Cinéma, il ne regarde pas Ruquier, il n’a pas besoin d’attendre que quelqu’un des Cahiers du Cinéma lui dise ; « regardez Ruquier c’est un connard ». Et puis c’est avant tout du jugeme. Ce que nous essayons de faire à la Septième Obsession c’est avant tout de parler des choses qu’on aime. C’est comme le dossier qu’ils avaient fait sur les écoles de cinéma. Nous on n’essaierait pas de donner la parole aux étudiants de Paris III et la FEMIS, je pense qu’on partirait plutôt sur : « Paris III, la FEMIS, ça va pas ; quelles sont les alternatives ? », allons voir à l’étranger par exemple. Et là on fait vraiment du reportage, là c’est du journalisme, là ça m’intéresse. Maintenant si c’est juste pour dire : « Paris III c’est nul, la FEMIS c’est nul », certes on peut en parler mais c’est un peu dommage d’aller taper un peu sur tout le monde.
Les numéros sont de plus en plus sévères, remarque depuis 2012 ils ont perdu presque cinq mille lecteurs. C’est quand même énorme à l’échelle des Cahiers. Ils sont passés deux vingt deux mille en diffusion à dix-sept mille environ. En fait maintenant on vend pareil que Les Cahiers en kiosque, bon eux ils sont à neuf mille abonnés, on a encore de la marge avant de les atteindre (rire). Et encore ils étaient à dix-hui mille abonnés au début des années 2000.

Jean Douchet me disait que le problème des Cahiers d’aujourd’hui, même une certaine critique aujourd’hui, c’est l’orgueil. Ils ne sont pas assez innocents. Pour moi Les Cahiers aujourd’hui c’est un peu… on se sert du cinéma pour lui faire dire ce qu’on veut. Normalement on est au service du cinéma. On est pas en train de dire au cinéma ce qu’il doit dire, le cinéma fait ce qu’il veut. Je n’ai jamais fait de films, faire un film c’est extrêmement difficile, à aucun moment je vais me permettre de dire que je suis plus important qu’un cinéaste. Pour moi Les Cahiers sont parfois un peu comme ça. J’attends juste que demain Stéphane Delorme fasse des films. Quand on gueule autant, sur le cinéma en général, qu’on pourfend tout et n’importe-quoi et qu’on est aussi sévère, je pense qu’à un moment donné, il faut passer à l’acte. Prendre la caméra, aller en compétition à Cannes et dire : « voilà, je vous montre ce que s’est que le cinéma ». Pour le coup s’il fait ça, franchement, je dirai bravo et sa ligne éditoriale serait plus légitime. Parce-que à l’époque je pense que Truffaut, Godard, ils étaient déjà un peu sévères mais quand ils ont fait des films ils ont fait des chef-d’oeuvres et aujourd’hui ils sont considérés comme les plus grands cinéastes de la planète.

Une revue de cinéma sert à parler des choses qu’on aime. Et nous on parle vraiment d’une obsession, parler du vide politique on pourrait le faire et en même temps je pense que c’est enfoncer une porte ouverte. On a pas besoin de parler d’un film qu’on aime pas.


JMC : Il y a du vrai dans ce que tu dis, mais il y a un angle intéressant dans leur analyse. Notamment lorsqu’ils expliquent que le contexte est relégué à un simple décor. Dheepan typiquement, on ne parle pas des enjeux sociaux, des forces sociales qui agissent sur les personnages.

T.A : Oui complètement. Mais je suis souvent d’accord avec eux sur le fond, après c’est plutôt la forme du discours, parfois je suis moins d’accord parce-que je trouve qu’ils vocifèrent beaucoup trop. Après sur le fond… moi je déteste Dheepan, mais je pense qu’à la rigueur s’il était sortie plus tard on aurait peut-être fait un texte négatif. Après on a pas de notules comme eux, avec des petits textes sur des films de A à Z, parce-qu’on estime que faire une notule sur le dernier Batman, on s’en fout un peu. On parle de films qui nous ont ému en général. Bon à part certains films, par exemple j’ai fait un texte sur le fils de saul, des films comme ça qui vont faire événement, c’est intéressant de le critiquer parce-qu’on est aussi une revue critique, il est intéressant d’en discuter. Maintenant si c’est pour faire des petites notules de rien du tout pour dire : « ce film il est rance, il est degeulasse, c’est filmé avec les pieds, ça va partir à la poubelle », c’est très rigolo, je sais le faire aussi, je peux le faire en deux secondes, je me fais plaisir mais en même temps c’est méchant et ça n’apporte strictement rien. Ca vexe tout le monde et je ne suis pas que que ça éveille le lecteur sur sa cinéphilie et sur les enjeux du cinéma en général.


    

Maps to the Stars de David Cronenberg (2014)

Maps to the Stars de David Cronenberg (2014)

Tu es étudiant en philosophie c’est bien ça ?

Non pas du tout. J’ai étudié la philosophie à la Sorbonne après le bac, mais j’ai arrêté au bout de dix jours, car je ne me sentais pas à ma place ; je voulais travailler !

 

Je souhaitais justement te demander si la philosophie t’avait donné des clés pour appréhender certains films.

C’est une très bonne question car lorsque j’ai quitté la FAC, je me suis renseigné sur les livres qu’ils nous conseillaient de lire, du coup j’ai lu Barthes, Descartes, Husserl, Hegel… Et notamment Platon et l’allégorie de la caverne que j’ai pu approfondir, ça m’a donné quelques clés critiques. L’approche philosophique permet, lorsqu’on écoute une musique, lorsqu’on regarde un film, ou bien quand on lit un livre, d’appréhender les concepts d’espace, ou même tout simplement la dialectique hégélienne aide dans l’écriture d’une critique, car elle permet de faire une synthèse. Ce sont des incontournables. Cela reste l’origine du discours, de la pensée, c’est très important de les lire, cela fait murir.

 

Peux-tu m’expliquer comment a émergé le projet de La Septième Obsession ?

On a commencé par faire plusieurs numéros « zéro ». À Cannes en 2013, j'avais tout de même fait un petit tirage de quatre ou cinq exemplaires en papier, juste pour les montrer, on m’avait conseillé de continuer. De fil en aiguille, on est arrivé jusqu’au numéro 14 en ligne, et ça faisait cent pages tous les mois, c’était assez lourd, nous n’étions pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, on est pratiquement vingt. Entre juin 2014 et octobre 2015, ça a été la période de préparation à tous niveaux. Une fois que la revue est sortie, beaucoup de gens ont semblé enthousiastes, mais derrière, c’est beaucoup de pression, pas mal de solitude. Mais, la revue commence à se stabiliser. Quand tu fais de la presse, il faut savoir être patient.

 

Tu as reçu des échos d’autres magazines ou de gens du milieu ?

Les retours sont plutôt satisfaisants. Michel Ciment a fait un article dans Positif, Jérôme Garcin nous soutient énormément (NDLR : L’OBS, Le Masque et la plume, France Inter…).

 

Est-ce que tu as d’autres projets liés à l’écriture ? Des livres par exemple ? Des scénarios peut-être ?

Mon ambition actuellement est de réussir le pari de La Septième Obsession, afin que dans quelques temps, sans vouloir être prétentieux, cela devienne vraiment une référence (sourire). Quelque chose que l’on se procure par plaisir, car cela fait partie du paysage de la presse cinéma... Après, pour le reste, tout dépendra de mes envies et de mes rencontres. La Septième Obsession est encore trop nouvelle pour pouvoir me projeter dans l’avenir, je souhaite qu’il y ait une vraie communauté autour, que la revue serve à parler d’une autre cinéphilie. C’est déjà un bon programme !

 

 

Propos recueillis par Jordan More-Chevalier le 02/04/16.

Version non intégrale et modifiée à la demande de l'interrogé.

 
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