2014 : Pulp Fiction 20 ans - Paris, Texas 30 ans.
2014 : Pulp Fiction 20 ans - Paris, Texas 30 ans.

2014 : Pulp Fiction 20 ans - Paris, Texas 30 ans.

Comme le temps file, film après film, festival après festival, et nous voici déjà à énumérer les meilleurs moments cinématographiques de l'année, encore une fois... Curieuse tradition quand on y réfléchit bien, celle de ritualiser le classement, de sacraliser l'agencement, on pense alors au prophétique Brazil de Terry Gilliam ; une forme d'organisation éliminatoire, abstraite, scolaire, ridicule, déshumanisante ; choisir un élu et puis tant pis pour les autres, c'est un peu pareil en amour... À vrai dire je ne comprends pas grand-chose à l'amour, je pense en savoir un peu sur le cinéma tout de même et je peux dire que le cinéma, c'est bien une question d'Amour.

Heureusement, les classements de cinéphiles n'impliquent que leur subjectivité, mais tout de même, c'est une bien étrange tradition, tout aussi étrange que de célébrer la révolution elliptique de notre chère planète, à la même date, tous les ans, même décompte, même continuité, trouver le moyen de célébrer fastueusement un phénomène naturel et pourtant fantastique, d'un astre, en l’occurrence le notre, tombant indéfiniment autour d'un autre. Le 31 décembre, c'est en fait la fête de la gravité, alors gravitons.

Les classements c'est embêtant, car un film se savoure aussi différemment selon les moments de notre vie, heureusement la lecture filmique n'est pas immuable et la machinerie cérébrale s'adapte, évolue, déconstruit les classements, aménage les espaces, reforme les rangs, réévalue les courbes et les angles...

Pourtant, chaque année, il subsiste dans notre imagerie certaines scènes, certaines émotions singulières, l'enrobage glacé d'une photographie léchée réanimant des souvenirs que l'on croyait morts, une musique envoûtante accompagnant la beauté chimérique d'un tableau nous tirant des larmes d'admiration, de frêles souvenirs, parfois brumeux, intangibles, qui nous marqueront pour toute une vie. C'est la toute-puissance du cinéma, lorsqu'il transcende le quotidien pour venir arracher de vos entrailles, le fragment immuable de vos passions, lorsqu'il contamine l'âme et laisse une ombre polymorphe au sein de votre imaginaire, et malgré cette description quelque peu romanesque, on ne saurait expliquer complètement ce processus.

Tout comme en amour, ce sentiment anormal qui vient déchirer la trivialité, quand bien même il traite lui-même d'une silhouette familière ou d'une banalité, mérite bien une célébration, l'architecture branlante d'un classement de fin d'année, contenu dans une toute petite boîte à dix compartiments...

Chères lectrices, chers lecteurs, bonne année cinématographique 2015 par avance. Je vous embrasse, en espérant que ma passion soit contagieuse.

JMC, LeKinorama.fr

n°10 Her de Spike Jonze

n°10 Her de Spike Jonze

Classement décroissant pour ménager le suspens, on ne lésine pas sur les moyens...

Commençons alors par l’œuvre "inachevée" de Spike Jonze. Lors d'un premier visionnage, le film semblait quelque peu incomplet, un joli papillon aux couleurs criardes qui ne prenait jamais son envol, un peu timide dans son pamphlet et son apparente candeur. Malgré l'impression de fragilité de Her, on peut lire entre les lignes toute la détresse et les angoisses d'un monde sans amour (cf. article à ce sujet en complément de la critique), la poésie mélancolique d'un lien social disloqué où les algorithmes fabriquent un amour artificiel, sur mesure, où le Moi est célébré au détriment de l'autre, par peur de l'engagement, par crainte de renoncer au "je" pour embrasser l'incertaine et sublime expérience du "nous".

++ Her, La Critique

n°9 Mange tes morts, tu ne diras point de Jean-Charles Hue

n°9 Mange tes morts, tu ne diras point de Jean-Charles Hue

Certainement le film le plus hétéroclite et dépaysant de ce classement, le dernier film de Jean-Charles Hue oscille entre la fable anthropologique et la plongée mystique dans l'univers des gitans. À travers cette ode électrisante à la liberté, où les derniers nomades explorent un monde aux confins délimités par l'ostracisme et la peur du mouvement, le réalisateur parvient à incorporer dans son épopée naturaliste, un univers graphique ensorcelant, où le danger et la mort sont les ingrédients indispensables pour célébrer la vie.

++ Mange tes morts, tu ne diras point, La Critique

n°8 Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne

n°8 Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Passés maîtres dans l'exploration sociologique à travers des scènes du quotidien, les deux frères réitèrent régulièrement leurs prouesses en convoquant les paradigmes sociaux pour mieux les déconstruire. L'équation ici est pourtant simple, mais elle devient complexe dès lors que cela implique les agents contemporains d'un contexte socio-économique où l'heure est à la désolidarisation. Filmé avec rigueur et grande sobriété, Deux jours, une nuit invoque de vastes problématiques et les décortique avec un œil sagace et un esprit critique pénétrant.

++ Deux jours, une nuit, La Critique

n°7 Only lovers left alive de Jim Jarmusch

n°7 Only lovers left alive de Jim Jarmusch

Quelle idée incongrue que de vouloir filmer l'ennui, quelle folie cinématographique que de vouloir saisir le creux de la vague, la monotonie, à l'époque 2.0 où le sommeil se dissout dans l'hyperactivité et où notre capacité de concentration s'adapte au rythme des vidéos Youtube, des twitts contenant quelques caractères, de la morbide nécessité de combler le vide par le vide... Et qui mieux que les vampires, dans la lenteur de l'éternité, peuvent contempler la mélancolie dans les yeux, la langueur des nuits sans fin où l'humanité reproduit sans cesse les mêmes dispositifs, lassant leitmotiv de ces frêles créatures que nous sommes ? Challenge osé, mais majestueusement relevé par un Jim Jarmusch inspiré, qui à travers la noirceur des poètes maudits que sont les êtres de la nuit, ressuscite le mythe de l'amour éternel, même si cela doit passer par la langueur et les tourments de l'assuétude.

++ Only lovers left alive, La Critique

n°6 Mommy de Xavier Dolan

n°6 Mommy de Xavier Dolan

De nombreux qualificatifs sont venus décrire le dernier long-métrage de Xavier Dolan. Le jeune réalisateur québécois a su contenir dans un film au cadre étriqué, un véritable torrent d'émotion dont la mise en scène saura réconcilier le cinéphile chevronné comme le spectateur moins assidu. Assagi par l'expérience de ses derniers films, Dolan parvient à réunir les références pop contemporaines et la maîtrise d'un cinéma d'auteur dépoussiéré par la créativité de son cinéma. Mommy est une explosion orchestrée et probablement ce que l'on pourrait vulgairement nommer, un artefact générationnel.

++ Mommy, La Critique

n°5 Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan

n°5 Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan

Optant pour la poésie mélancolique des sublimes paysages d'Anatolie, Ceylan échafaude son scénario à travers de longs dialogues vertigineux, questionnant dans l'intimité des habitats troglodytes, des sujets aux dimensions individuelles et universelles, à l'image d'un décor spacieux, infini, isolé où les âmes esseulées se replient dans les interstices de la terre, paradoxalement confinées dans la grandeur des steppes. Déconstruisant l'intellectualisme, le soumettant à sa propre morale et sa condescendance, torturant son protagoniste, anachorète et intellectuel reclu, retiré du monde, dans une tour d’ivoire, à l'abri du monde et des vicissitudes, juge pathétique et défendeur de la bonne conscience derrière la vitre hermétique des commodités et de l'éducation bourgeoise, Ceylan n'est pas tendre avec ceux qui prônent la bonne morale et parlent avec aplomb de ce qu'ils ne connaissent pas.

++ Winter Sleep, La Critique

n°4 The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson

n°4 The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson

L'univers surexcité et extravagant de Wes Anderson fait mouche et The Grand Budapest Hotel apparaît comme une évidence, un aboutissement dans l’œuvre d'un artiste. Truffée d'artifices et de situations rocambolesques, l'aventure s'épanouit dans une mise en scène millimétrée où le sens du détail et l'obsession pour la symétrie et la rigueur esthétique contrastent étrangement avec une fraîcheur salutaire rarement éprouvée au cinéma. Film hyperactif, casting hallucinant, on se délecte de ce petit chef-d’œuvre habité par la touche incomparable du réalisateur américain. Un vaudeville classieux et hyperstylisé à l'humour tranchant et un goût prononcé pour l'absurde.

++ The Grand Budapest Hotel, La Critique

n°3 Under the skin de Jonathan Glazer

n°3 Under the skin de Jonathan Glazer

Jonathan Glazer débarque en force cette année avec un film composite, novateur, parfois à la frontière de l’expérimental. Il fallait mettre en exergue cette témérité et cette troublante proposition filmique qui fait de Under the skin une œuvre sauvage et inclassable, un long-métrage singulier dans les sorties 2014.

Glazer redonne au corps ses titres de noblesse, dans une époque contemporaine où il s'affirme plus comme un produit, un objet de reconnaissance, marchandable, interchangeable, que l'on doit cultiver, uniformiser, styliser sur le marché des artifices, ces corps qui s'ébattent comme de morbides pantins dans les orgies publicitaires, s’entrechoquant machinalement dans des prouesses performatives où le sexe se réduit aux lois de la compétitivité, où l'apparence est une vitrine abritant les apôtres du culte de la vacuité et ses marchands de sable ... Il nous montre à quel point nous nous trompons, de pouvoir penser le corps sans qu'il soit possédé par l'essence qui l'anime...

++ Under the skin, La Critique

n°2 Nymphomaniac volume I & II de Lars Von Trier

n°2 Nymphomaniac volume I & II de Lars Von Trier

Lars Von Trier, c'est un peu le réalisateur passé maître et qui pourtant, prend toujours autant de risques et interroge toujours plus loin les certitudes de notre civilisation. Pas de conformisme ou de repos, LVT est un agitateur doublé d'un génie et évidemment, c'est bon parce que c'est indécent, c'est beau parce que c'est troublant et lorsqu'il dissèque l'hypocrisie de la morale, il touche au plus profond de nous-mêmes, produits et invocateurs de nos constructions sociales.

Expérimenter ne signifie pas se tromper lourdement en pénalisant l’œuvre de nombreuses maladresses, car il ressort de Nymphomaniac, un sens de l'esthétique singulier, glacial, pesant, presque disgracieux, déshumanisant, une lumière laiteuse de bloc opératoire, qui décortique au scalpel les frasques de Joe, en blasphémant les icônes et les multiples références religieuses et mystiques. La narration lubrique se montre plus noire dans la seconde partie, plus inaccessible et malgré les interprétations de Seligman l'érudit, il devient délicat de sonder l'âme de Joe et d'interpréter son addiction. Il y a aussi beaucoup de maîtrise, même dans les divagations kitchs, on sent que le réalisateur danois s'amuse, comme pour dégrader consciemment une certaine idée du beau et de l'harmonie.

LVT nous malmène et prend un malin plaisir à défigurer ce qui devrait être gracieux, à trouver de la vertu dans l'obscénité, à sacraliser le blasphème et à blasphémer le sacré.

Si l'on pensait trouver ici un film assagi, apaisé, c'est une erreur, à 57 ans le réalisateur danois a encore la fougue d'un jeune étudiant en école de cinéma avide d'innovation et possède pourtant la sagacité du cinéaste aguerri, menant le flot impétueux de son insubordination avec une improbable maîtrise.

++ Nymphomaniac volume I, La Critique

++ Nymphomaniac volume II, La Critique

n°1 Maps to the stars de David Cronenberg

n°1 Maps to the stars de David Cronenberg

And the winner is...

David Cronenberg propose l'une des œuvres les plus noires de sa filmographie, sans ménagement pour son propre milieu et le casting qu'il exploite. Dans un miroir aux dorures affriolantes où le grand temple des rêves échoués abrite les catacombes du mal, celui qui ronge le monde par sa force destructrice, sa beauté diabolique et virale et où s'empilent les étoiles sur le trottoir médiatique du grand Hollywood Bd. Un monde qui s'effiloche et laisse apparaître des fondations pourries, en visionnaire il prédit la chute, plus cruel encore il décortique l'inévitable, ce qui est déjà là, sous nos yeux émerveillés par l'illusion...

"Cinéma-Monstre" de Cronenberg comme on aime à l'appeler, Maps to the stars est en fait dans la continuité d'une filmographie démoniaque, la suite logique de l'impénétrable Cosmopolis, pourtant visionnaire et prophétique, peut-être trop abscons dans sa forme, mais invoquant les mêmes démons d'un monde en déclin, présentant les signes alarmants d'un nouvel obscurantisme...

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