Noam Chomsky : la lumière dans l'obscurantisme

Synopsis

À travers les dessins et croquis animés de Michel Gondry, le penseur américain Noam Chomsky s'exprime sur l'humanité à travers le prisme de la linguistique et de la sémiologie.

 

Critique

Si j'ai toujours eu le regret de ne pas être assez mûr ou tout simplement vivant du temps de grands intellectuels contemporains comme Bourdieu, Levi-Strauss, Deleuze ou Foucault, je m'estime heureux de pouvoir connaître et comprendre une petite partie du travail d'un des plus grands penseurs de notre époque contemporaine qu'est Noam Chomsky. Même si les signes d'une nouvelle ère d'obscurantisme semblent palpables dans toutes les strates de la société actuelle, si le progressisme est enrayé par les vieux démons réactionnaires, la peur et l'ostracisme, si la sécheresse intellectuelle, tant dans les médias, l'art, la politique et l'éducation, semble avoir encore de beaux jours devant elle, si le mécanisme démocratique semble enrayé et poussiéreux, Noam Chomsky est une sorte de garde-fou qui nous sépare de la complète résignation et de l'abîme de la misanthropie. Son discours sur l'humanité actuelle est, comme Lévi-Strauss à la fin de sa vie, assez peu optimiste, mais il est aisé de rêver à un avenir utopiste peuplé de gens aussi aguerris, tolérants, engagés et courageux que le linguiste américain.

Vous comprendrez alors mon enthousiasme et mon flagrant manque d'objectivité à l'écoute de cette tête bien pleine, révoquant pourtant toute forme d'élitisme et s’apparentant toujours, et ce malgré un discours scientifique parfois abscons et froid, aux plus grands humanistes.

Michel Gondry pose un peu toutes les questions qui lui passent par la tête et semble rebondir instinctivement sur les déclarations de son hôte, ses croquis illustrent assez bien le déroulement d'une pensée, gardant son imagerie propre, quasi enfantine, pour schématiser la pensée complexe de Chomsky. Même si on pourrait regretter parfois que le réalisateur ne s'engage pas sur les sentiers escarpés qui font de Noam Chomsky la bête noire des chiens de garde de la "bonne conscience" occidentale, l'analyse est toujours passionnante, pertinente, bien que parfois inintelligible pour les béotiens n'ayant pas des notions en sociolinguistique, et ce malgré la vulgarisation du propos.

Pourtant la narration du réalisateur se veut complice avec son public, assumant et revendiquant son incompréhension de certains concepts, il allège la densité de l'exercice par des phases plus légères, qui ne corrompent en rien l'exposé du linguiste et nous place dans le schéma élèves/professeur, sur un ton bon enfant, mais non moins captivant.

La construction de l'entretien, dans une forme quasi expérimentale chère à Gondry est assez immersive et on se prend au jeu de l'interview, rêvant de pouvoir poser toutes les questions au vieux sage, puisque c'est ainsi qu'on se le représente, sur l'amour, la haine, la mort... une sorte d'abécédaire comme pour Deleuze ne serait pas de trop pour tenter de synthétiser une pensée novatrice et un engagement farouchement humaniste.

Star et référence intellectuelle aux États-Unis, boudé par de nombreux détracteurs à cause de sa critique acerbe des systèmes occidentaux, Gondry a fait le choix de faire le court portrait d'un homme dont les travaux sont souvent peu abordés, on découvre alors un insatiable puits de science, une éminence scientifique, un homme touchant lorsqu'il dévoile une partie de son intimité, un bel hommage, une rencontre étonnante, qui font de ce long-métrage une expérience stimulante et une belle introduction à l’œuvre d'un génie de notre temps.

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