Nebraska, le road-movie désenchanté d'Alexander Payne

Synopsis

Woody est persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, il cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain, à pied puisqu'il ne peut plus conduire. Un de ses deux fils se décide finalement à emmener son père en voiture chercher ce chèque auquel personne ne croit...

Critique 

Dans cette aventure saugrenue où l'acariâtre, mais très attachant Woody Grant retrouve son entourage, Alexander Payne questionne les liens familiaux et amicaux à travers l'effet révélateur que l'argent peut avoir sur la nature humaine.

Car cette somme fictive s'avère être comme un filtre exposant la fragilité des rapports humains et toute la vacuité qui peut en découler. Dans sa grande naïveté, le vieux Woody qui n'a plus toute sa raison, part en quête d'un lot publicitaire, malgré les remontrances de sa femme et de ses deux fils, il n'en fait qu'à sa tête et décide d'aller chercher son dû qui s’élèverait tout de même à un million de dollars. Sa motivation principale est de pouvoir s'acheter un nouveau camion qu'il pourra léguer à ses fils après sa mort. Il ne sait pas que sur la route, il devra affronter son passé et croisera des ennemis qu'il ne soupçonnait guère.

Son retour au patelin passe plutôt inaperçu jusqu'à ce que Woody ne puisse s'empêcher d'annoncer le motif de sa venue. Très vite, les médias locaux, les amis et la famille s'intéressent particulièrement à son petit pactole et tout commence à s'envenimer. Alors que les conversations tournaient autour de la météo et du temps de trajet pour rejoindre le Nebraska, les gens deviennent très intéressés par les projets d'avenir de Woody. La comédie tourne avant tout autour de la superficialité des liens et de la malfaisance dont les êtres sont capables pour s'accaparer une partie du succès ou de l'argent d'un proche.

Bruce Dern habite le personnage de Woody avec talent (prix de l'interprétation masculine à Cannes), il inspirera tantôt une certaine pitié, mais aussi beaucoup de tendresse tant le décalage entre les réalités matérielles et son tempérament distrait se creuse tout au long de l'histoire. Même si la perspective de richesse apparaît pour lui comme une potentielle reconnaissance sociale qu'il n'a jamais eue, Woody est un homme simple, dont les souhaits n'ont rien d'extravagants. Alexander Payne décrypte sans animosité et avec une certaine légèreté, les rêves populaires de richesse, mythe indétrônable de "l'américain moyen". Malgré son scepticisme flagrant, son fils fera tout pour entretenir le délire de son père.

Certains se reconnaîtront un peu dans ces chicanes familiales où les cousins et les vieux oncles, partageant pourtant le même sang, semblent des inconnus dépourvus d'empathie et d'honneur. Qui n'a jamais été témoin de stupides disputes sur l'héritage d'une vieille tante, où les critiques acerbes et les déchirements au sujet de l'argent vont bon train ? La désillusion n'est pas la seule au rendez-vous, puisque le noyau familial, Woody, sa femme et ses deux fils plongent dans le passé cocasse de la famille Grant, avec ce regard résigné sur le temps qui passe.

L'ironie est que dans ce film, l'argent est traité comme une fin illusoire et un moyen de percer à jour, les mauvais esprits qui s'éveillent à son odeur. Les mouches s'attrapent bien avec du vinaigre. À la fois drôle et émouvant, sous forme de road-movie à travers l’Amérique rurale, Alexander Payne extirpe les penchants altruistes comme malveillants de la fable familiale, un film posé, assez linéaire dans son déroulement, dont la vision indulgente sur la nature humaine se suffit à elle-même et constate le factuel avec un fatalisme débonnaire.

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