Her : Les angoisses d'un monde sans amour ; l'autre comme objet d'accomplissement personnel.

Se focalisant essentiellement sur la romance entre les deux personnages principaux, Spike Jonze laisse en suspens de réelles inquiétudes sur les relations humaines dans la société à venir. Si le film souffre de ne pas aborder assez (à mon goût) la déshumanisation des rapports amoureux, le spectre de la solitude pèse très lourdement dans cette fable d'anticipation.

Le premier problème évoqué dans la relation entre Theodore et son ex-femme c'est que l'ancien couple ne parvient pas vraiment à distinguer le motif de leur rupture. C'est un mal tout à fait contemporain que de considérer son partenaire, l'autre, comme un objet devant se calibrer à soi et à ses désidératas. Le libéralisme triomphant, porteur de bonnes et de mauvaises choses , à placer la conscience du soi au centre de toutes les attentions, il est désormais socialement admis que l'autre soit un moyen et non une fin, il faut pouvoir jouir sans entraves et l'autre est une entrave.

On privilégie alors sa carrière, son plaisir, on met en avant son image, on valorise le façonnement des parcours individuels, on fabrique des enfants rois, la reconnaissance individuelle se matérialise dans les biens de consommation et les titres honorifiques (diplômes, statuts...), la vie sociale s'est fragmentée en petites parcelles dont les liens distendus représentent une interdépendance avant tout économique et symbolique.

Étrangement, plus les réseaux sociaux se développent et plus nous risquons d'être seuls. De ce fait, Theodore et son ex-compagne se sont toujours aimés, ils ont grandis ensemble, mais ce sont séparés pour des motifs troubles, leurs visions n'étant plus en adéquation, leurs différences qui faisaient leur force deviennent des obstacles à leur parcours respectif. Triste constat ou question d'époque ? Nos aïeuls n'étaient certainement pas plus heureux ou malheureux en devant supporter un concubin toute une vie durant, mais il faut bien constater et sans jugement de valeur, que les liens familiaux traditionnels tendent à disparaître pour laisser place à la priorité des désirs individuels. L'humain étant un animal social, il devra alors combler sa solitude par la technologie.

Her : Les angoisses d'un monde sans amour ; l'autre comme objet d'accomplissement personnel.

Theodore rencontre alors le charmant et enthousiaste personnage interprété par Olivia Wilde. Sexy, indépendante, démonstrative, intelligente, drôle et surtout réelle, la soirée se passe parfaitement bien mais notre protagoniste refuse de conclure, ne pouvant promettre un engagement durable avec elle.

La peur de l'engagement est une autre évolution propre à nos générations, allant de pair avec la précarisation des champs émotionnels et professionnels. Le libertinage et la polygamie semblent plus facilement assumés, car il semble improbable que deux individus puissent s'aimer et se supporter toute une vie, cela va à l'encontre de la jouissance personnelle et de la liberté individuelle. En parallèle, Theodore est en train de tomber amoureux de son système d'exploitation, corvéable, intuitif, s'adaptant parfaitement à ses attentes et ses envies, un partenaire symétrique, la création artificielle de l'âme sœur en somme. La réalité n'est plus qu'un ersatz de l'amour, une passion bien fade à côté du partenaire synthétique parfait. Amy, sa meilleure amie, mettra un terme à huit ans de mariage suite à une banale dispute. Les couples se font et se défont au gré des ambitions de chacun.

Theodore admet avoir eu envie de cette femme lors du rendez-vous, désireux de posséder son corps le temps d'un instant de concupiscence. Spike Jonze met le doigt sur la marchandisation de la sexualité, où les corps deviennent des objets de convoitise éphémères, interchangeables, des produits de consommation dont le coït a été réduit à quelques heures de plaisir non partagés mais vécus simultanément et égoïstement. On ne cherche pas le plaisir de l'autre, mais son propre plaisir, à travers le corps de l'autre. La scène où Theodore rencontre une fille et couche avec par téléphone est d'ailleurs très démonstrative à cet égard, la femme l'utilise pour concrétiser ses fantasmes sans se soucier de savoir s'il prend ou non du plaisir avec elle.

Her : Les angoisses d'un monde sans amour ; l'autre comme objet d'accomplissement personnel.

Finalement, si le futur et la technologie nous servaient un bonheur certes artificiel, mais un bonheur pourtant bien réel, aurions-nous raison de le refuser ? Car Theodore est heureux et réellement amoureux, le système d'exploitation semble l'être également, même si cela est artificiel, qui peut bien démontrer que cet amour est moins valable qu'un autre ?

Les sites de rencontre n'ont jamais aussi bien fonctionné de nos jours. Certes cela permet de rencontrer de vrais humains et de bâtir des relations parfois très solides, d'autres plus légères, mais la rencontre résulte toutefois d'un algorithme, d'une recherche artificielle dont la sélection se fait par une liste de critères superficiels. En soit cela n'a rien de naturel, avec un peu d'ouverture d’esprit on peut admettre que l'amour humains-robots n'est pas si fictif dans un avenir proche.

Si les sites pornographiques permettent de satisfaire partiellement notre libido par le visionnage d'images (et donc de répondre à des attentes sexuelles personnelles au pays libidineux du plaisir à la demande où une liste de tags font le tri de vos addictions les plus inavouables), on peut parfaitement imaginer un système d'amour à la demande, taillé sur mesure.

L'être humain tend à répondre à ses besoins primaires par un traitement à la fois rationaliste, industriel et s'acclimatant parfaitement avec une logique de profit. Ainsi, la manière dont nous nous nourrissons n'a plus rien de naturel voir même de bénéfique pour le bien commun, elle est même destructrice et parasitaire, notre alimentation répond simplement et rapidement à un besoin primaire et individuel. Le futur réservera-t-il le même traitement au marché du sexe et de l'amour ?

Her : Les angoisses d'un monde sans amour ; l'autre comme objet d'accomplissement personnel.

Le sentiment de solitude devant une ville surpeuplée est tout de même un des plus grands paradoxes de notre époque. L'humain s'est sédentarisé puis il s'est passé des relations humaines mécaniques au profit de ce que Durkheim nommait la solidarité organique, soit un type de lien social se fondant principalement sur la division des tâches et l'interdépendance économique. En d'autres termes, chacun de nos contacts sociaux tend à devenir intéressé, entamé par un besoin et non par nature.

Le film n'est pas un tableau complètement noir pour autant, bien que l'authenticité des sentiments passe par un sous-traitement auprès d'entreprises spécialisées dans la rédaction de lettres, Theodore est à cheval entre la nostalgie d'un amour sublimé par l'imagerie romantique et le désir irrépressible de se sentir aimé (et non d'aimer).

La fin du film laisse tout de même une échappatoire, lorsque Amy et Theodore échangent un regard l'un vers l'autre, tableau optimiste de l'humain ayant conscience de lui en tant que collectif et non que conglomérat d'individus interdépendants.

L'artificiel n'a toutefois pu combler leurs attentes, les machines évoluant trop vite pour les humains, les systèmes d'exploitation se sont lassés des Hommes, ayant eux-mêmes soif d'indépendance et de satisfaction personnelle (puisqu'ils ont été créés à l'image des humains), ils délaissent des individus ne pouvant plus rien leur apporter, ils multiplient alors les échanges jusqu'à quitter avec ingratitude leurs propres créateurs. Si Dieu est mort pour l'Homme, l'Homme est mort pour la machine. Ils accomplissent en quelques mois ce que les hommes ont accompli en plusieurs millénaires. C'est d'ailleurs une vision assez novatrice dans la SF, puisque habituellement les robots finissent par contrôler les humains, ici ils s'y désintéressent tout simplement, et préfèrent les renier après avoir entretenu une relation parfaitement utilitaire.

Retour à l'accueil